Les féminicides en Amérique Latine

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Les féminicides en Amérique Latine

02.06.2020

Laura Delcamp

La région de l’Amérique latine est celle qui connaît le plus haut taux de féminicides dans le monde. Ce crime, qui se définit par le « meurtre d’une femme ou d’une fille en raison de son genre, c’est-à-dire au simple motif qu’elles sont femmes »[1]Delcamp Laura. « Les féminicides », Institut du Genre en Géopolitique, mai 2020. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : https://igg-geo.org/?p=1104, est généralement commis par des hommes, bien souvent un partenaire ou ex-partenaire[2]OMS. « Le fémicide », 2012. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading. Ainsi, 14 des 25 pays comptant le plus grand nombre de féminicides dans le monde se trouvent en Amérique latine[3]UN Women. « Take five : Fighting femicide in Latin America », 15 février 2017.  [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading. Depuis plusieurs années, de nombreux mouvements féministes et militants s’élèvent contre cette pratique et réclament la mise en place d’instruments juridiques adaptés pour que les auteurs de ces crimes soient condamnés.

Un féminicide toutes les 31 heures en Argentine[4]Le Monde. « Féminicides : pourquoi les Argentins manifestent », 6 juin 2015. [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading

En Amérique Latine, bien que difficile à estimer exactement, le nombre de féminicides commis chaque année est alarmant. Au Mexique, près de dix femmes sont assassinées chaque jour[5]Houeix Romain. « Féminicides en Amérique Latine : le président Lopez Obrador sur le grill », France 24, 19 février 2020. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading, et environ 1 000 féminicides auraient été commis en 2019[6]Macia Léo. « Mexique, les femmes en grève pour dénoncer les féminicides », La Croix, 9 mars 2020. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading, tandis qu’en Bolivie, 627 cas de féminicides ont été recensés entre 2013 et 2019[7]Moloney Anastasia. « Bolivia declares femicide a national priority », Global Citizen, 17 juillet 2019. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur :  … Continue reading. L’Amérique centrale est également concernée puisque le Honduras, le Salvador et le Guatemala sont les pays avec le plus haut taux de féminicides dans la région[8]Filippi Laurent. « Le « féminicide », triste record de l’Amérique Centrale », Franceinfo, 4 mars 2015. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur :  … Continue reading. Ce crime, qui représente la violence la plus extrême commise à l’encontre d’une femme, est généralement perpétué par un partenaire intime (mari, amant, ou ex-compagnon). La tolérance vis-à-vis des violences sexistes ainsi qu’une culture portée sur le machisme  sont autant de raisons qui contribuent à expliquer pourquoi les femmes sont victimes de féminicides[9]UN Women. « Take five : Fighting femicide in Latin America », 15 février 2017.  [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading. Comme l’explique Marcela Lagarde, professeure à l’université nationale autonome du Mexique, « il s’est avéré que ce sont, d’une part, les grandes inégalités entre les hommes et les femmes et d’autre part, la violence, constitutive de la condition masculine qui expliquent que tant d’hommes puissent commettre des homicides de femmes »[10]Devineau, Julie. « Autour du concept de fémicide/féminicide : entretiens avec Marcela Lagarde et Montserrat Sagot », Problèmes d’Amérique latine, vol. 84, no. 2, 2012, pp. 77-91..

Des lois encore insuffisantes aujourd’hui

De nombreux pays ont introduit le crime de féminicide dans leur Code pénal, comme c’est le cas au Mexique, au Costa Rica, ou encore au Chili[11]Durand Anne-Aël. « Qu’est-ce que le « féminicide » ? », Le Monde, 2 février 2018. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur :  … Continue reading. La Convention de Belem do Para, datant de 1994, est une convention interaméricaine contraignante visant à prévenir et sanctionner les violences faites aux femmes en Amérique latine. Pourtant, ces législations semblent encore insuffisantes au vu de l’impunité qui sévit encore dans certains pays. Peu de femmes portent plainte quand elles subissent des violences conjugales, qui est souvent l’une des étapes pouvant mener au féminicide. Lorsqu’elles le font, les policiers ne les prennent pas au sérieux ou les enquêtes ne sont pas approfondies[12]UN Women. « Take five : Fighting femicide in Latin America », 15 février 2017.  [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading. En Argentine, par exemple, 235 féminicides avaient été recensés en 2015 mais seulement 7 condamnations ont été obtenues, ou encore en Bolivie, sur les 147 cas de féminicides enregistrées entre janvier 2015 et juin 2016, il n’y a eu des condamnations que pour 4 d’entre eux[13]Bellami, Victoria. « Intégrer, définir, réprimer et prévenir le « fémicide/féminicide » en Amérique latine », Autrepart, vol. 85, no. 1, 2018, pp. 133-148.. D’autres facteurs expliquent l’impunité face aux violences commises de manière générale : l’extorsion, la corruption ou les menaces perpétrées par des organisations criminelles, fortement ancrées dans les sociétés, font obstacle au travail des policiers et des juges[14]Ibid.. Afin de contribuer à résoudre ce problème, ONU Femmes a lancé en 2014 un protocole spécifique à l’Amérique latine pour enquêter sur les féminicides[15]ONU Mujeres. « Modelo de protocolo latinoamericano de investigación de las muertes violentas de mujeres por razones de género (femicidio/feminicidio », 2014. [En ligne]. [Consulté le … Continue reading. Cet outil, créé à destination de la police et des instances juridiques, permet de mettre en avant des bonnes pratiques pour enquêter efficacement contre ces crimes.

« Ni Una Menos » (« Pas une de moins »)

Cela fait plusieurs années que les féministes d’Amérique latine luttent contre les féminicides, un terme cependant récent. On marque le début de cette lutte aux années 1990, dans la ville de Ciudad Juarez au Mexique, où près de 1 441 corps de femmes et jeunes filles ont été retrouvés dans le désert sur la période de 1993 à 2013[16]Steels Emmanuelle. « Ciudad Juárez, capitale des filles disparues », Libération, 25 avril 2016. [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading.À ces féminicides s’ajoutent des disparitions de femmes, dont les auteurs n’ont pour la plupart ni été retrouvés ou condamnés. Une forte mobilisation s’est alors initiée pour que le féminicide soit reconnu comme un crime à part entière au Mexique. Depuis, face à l’impunité des auteurs de féminicides, des milliers de femmes et militant·e·s sont descendu·e·s dans la rue pour faire entendre leurs voix et s’insurger contre les violences basées sur le genre. C’est d’abord en Argentine, début 2015, que le mouvement féministe a pris de l’ampleur et s’est fait connaître, grâce au collectif « Ni Una Menos » (« Pas une de moins » en français)[17]Legrand Christine. « Les Argentines, fer de lance du féminisme sud-américain », Le Monde, 9 mars 2017. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : … Continue reading. Le 3 juin 2015, plus de 300 000 Argentines ont protesté dans les rues contre les féminicides en réclamant des politiques publiques adaptées pour mettre fin à ces crimes. Depuis, d’autres pays de la région ont suivi le mouvement et le mot « féminicide » s’impose de plus en plus dans le débat public. Plus récemment, fin 2019 au Chili, une chorégraphie du collectif féministe Las Tesis, « El violador eres tu » (« Le violeur, c’est toi » en français), est devenue un véritable hymne contre les violences faites aux femmes[18]Regny Diane. « « Le violeur, c’est toi », une chanson chilienne contre les violences sexistes fait le tour du monde », Le Monde, 4 décembre 2019. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. … Continue reading. Des milliers de femmes ont participé à cette performance au Chili, qui a ensuite été reproduite à travers le monde.

Briser le cycle de violence pour mettre fin aux féminicides

À travers les manifestations et les revendications des mouvements féministes, une solution s’impose : briser le cycle de violence, souvent systémique, pour mettre fin aux féminicides. En effet, les féminicides surviennent généralement après plusieurs années de violences répétées, qu’elles soient physiques, psychologiques ou sexuelles. Mieux étudier et recenser les féminicides constitue une première étape pour comprendre l’ampleur du phénomène et prévenir ce type de crime, bien que certains États, comme le Honduras, ne soit toujours pas dotés de systèmes de recensement des cas de féminicides[19]Bellami, Victoria. « Intégrer, définir, réprimer et prévenir le « fémicide/féminicide » en Amérique latine », Autrepart, vol. 85, no. 1, 2018, pp. 133-148.. Prévenir et sanctionner davantage les autres formes de violences qui s’exercent au sein d’un couple est également nécessaire pour mieux protéger les victimes et parvenir à faire sortir les femmes victimes des spirales de violence auxquelles elles font face et in fine éviter le crime « ultime »[20]Ibid.. D’autre part, il a été prouvé que les femmes précaires sont davantage touchées par ce crime en Amérique latine, comme au Mexique avec les femmes indigènes. Il s’agit donc de prendre en compte différents facteurs sociaux pour mieux lutter contre les féminicides, parmi lesquels figure en premier lieu la pauvreté[21]Devineau, Julie. « Autour du concept de fémicide/féminicide : entretiens avec Marcela Lagarde et Montserrat Sagot », Problèmes d’Amérique latine, vol. 84, no. 2, 2012, pp. 77-91.. De nombreuses associations locales encouragent aujourd’hui les femmes les plus exclues et victimes de violences à porter plainte et à se faire entendre.

Que ce soit en Amérique Latine, ou ailleurs dans le monde, des milliers de femmes meurent chaque année sous les coups d’un partenaire ou ex-partenaire. Des réformes profondes au niveau de la société, des institutions et de la justice sont nécessaires pour éliminer les inégalités entre les hommes et les femmes afin de s’attaquer aux causes des féminicides. La sensibilisation et l’éducation auprès du grand public et des professionnel·le·s concerné·e·s par la prise en charge des féminicides (santé, justice) représentent aujourd’hui les meilleurs instruments pour stopper les féminicides, en mettant fin à la domination masculine qui légitime encore les violences faites aux femmes.

Pour citer cet article : Laura Delcamps, “Les féminicides en Amérique Latine”, le 02.06.2020, Institut du Genre en Géopolitique.

References

References
1 Delcamp Laura. « Les féminicides », Institut du Genre en Géopolitique, mai 2020. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : https://igg-geo.org/?p=1104
2 OMS. « Le fémicide », 2012. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/86253/WHO_RHR_12.38_fre.pdf;jsessionid=BE8E44E027B76DCBDF3D07D03BC37EF7?sequence=1
3, 9, 12 UN Women. « Take five : Fighting femicide in Latin America », 15 février 2017.  [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : https://www.unwomen.org/en/news/stories/2017/2/take-five-adriana-quinones-femicide-in-latin-america
4 Le Monde. « Féminicides : pourquoi les Argentins manifestent », 6 juin 2015. [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/06/06/feminicides-pourquoi-les-argentins-manifestent_4648644_3222.html
5 Houeix Romain. « Féminicides en Amérique Latine : le président Lopez Obrador sur le grill », France 24, 19 février 2020. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : https://www.france24.com/fr/20200219-f%C3%A9minicides-au-mexique-le-pr%C3%A9sident-lopez-obrador-sur-le-grill-pour-son-inaction
6 Macia Léo. « Mexique, les femmes en grève pour dénoncer les féminicides », La Croix, 9 mars 2020. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : https://www.la-croix.com/Monde/Ameriques/Mexique-femmes-greve-denoncer-feminicides-2020-03-09-1201082889
7 Moloney Anastasia. « Bolivia declares femicide a national priority », Global Citizen, 17 juillet 2019. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur :  https://www.globalcitizen.org/fr/content/bolivia-declares-gender-killings-a-priority/
8 Filippi Laurent. « Le « féminicide », triste record de l’Amérique Centrale », Franceinfo, 4 mars 2015. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur :  https://www.francetvinfo.fr/monde/ameriques/le-feminicide-triste-record-de-l-amerique-centrale_3071403.html
10, 21 Devineau, Julie. « Autour du concept de fémicide/féminicide : entretiens avec Marcela Lagarde et Montserrat Sagot », Problèmes d’Amérique latine, vol. 84, no. 2, 2012, pp. 77-91.
11 Durand Anne-Aël. « Qu’est-ce que le « féminicide » ? », Le Monde, 2 février 2018. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur :  https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/02/02/qu-est-ce-que-le-feminicide_5251053_4355770.html
13, 19 Bellami, Victoria. « Intégrer, définir, réprimer et prévenir le « fémicide/féminicide » en Amérique latine », Autrepart, vol. 85, no. 1, 2018, pp. 133-148.
14, 20 Ibid.
15 ONU Mujeres. « Modelo de protocolo latinoamericano de investigación de las muertes violentas de mujeres por razones de género (femicidio/feminicidio », 2014. [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : https://www.ohchr.org/Documents/Issues/Women/WRGS/ProtocoloLatinoamericanoDeInvestigacion.pdf
16 Steels Emmanuelle. « Ciudad Juárez, capitale des filles disparues », Libération, 25 avril 2016. [En ligne]. [Consulté le 31/05/2020]. Disponible sur : https://www.liberation.fr/planete/2016/04/25/ciudad-juarez-capitale-des-filles-disparues_1448584
17 Legrand Christine. « Les Argentines, fer de lance du féminisme sud-américain », Le Monde, 9 mars 2017. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/03/09/les-argentines-fer-de-lance-du-feminisme-sud-americain_5091897_3222.html
18 Regny Diane. « « Le violeur, c’est toi », une chanson chilienne contre les violences sexistes fait le tour du monde », Le Monde, 4 décembre 2019. [En ligne]. [Consulté le 30/05/2020]. Disponible sur :  https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2019/12/04/le-violeur-c-est-toi-une-chanson-chilienne-contre-les-violences-sexistes-fait-le-tour-du-monde_6021703_4832693.html