L’intersectionnalité : penser le genre sous le prisme de l’imbrication des systèmes d’oppression

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L’intersectionnalité : penser le genre sous le prisme de l’imbrication des systèmes d’oppression

08.06.2020

Manon Cassoulet-Fressineau

Forgée à la fin du vingtième siècle par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, la notion « d’intersectionnalité[1]Crenshaw (Kimberlé W.), « Cartographie des marges : intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur », 2005 [éd. originale, 1994], Cahiers du genre, … Continue reading » répond à un besoin à la fois politique et scientifique, celui de penser l’articulation des formes d’oppression. Ainsi, le concept entend questionner l’imbrication des rapports sociaux qui peuvent être, entre autres, de genre, de classe et de « race[2]Falquet (Jules) et Kian (Azadeh), « Introduction : Intersectionnalité et colonialité », 2015, Les cahiers du CEDREF [En ligne], vol. 20, disponible sur : … Continue reading». D’une « grande richesse sémantique[3]Jaunait (Alexandre) et Chauvin (Sébastien), « Intersectionnalité », Achin Catherine éd., Dictionnaire. Genre et science politique. Concepts, objets, problèmes, 2013,  Presses de Sciences … Continue reading», l’intersection des structures de domination, tout d’abord construite comme critique politique par les féministes afro-américaines, s’est peu à peu immiscée dans le champ des sciences sociales. Selon Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin, l’intersectionnalité serait désormais reconnue dans le domaine académique comme « une théorie critique », du fait qu’elle « permet de formuler des intérêts normatifs spécifiques, ceux de minorités situées à l’intersection des grands axes de structuration des inégalités sociales et dont les intérêts ne sont pas représentés par des mouvements sociaux.[4]Ibid.»

D’une grande diversité, l’intersectionnalité est un concept récent dont les contours épistémologiques demeurent encore flous, dans la mesure où sa transposition dans différents pays a pu revêtir des théorisations bien distinctes et servir des desseins parfois contraires[5]Ibid.. A ce titre, ce dossier tentera d’en dépeindre la genèse puis d’en dégager certaines applications théoriques significatives, à travers plusieurs cas d’étude.

Ce premier article, à vocation introductive, s’intéressera tout d’abord à l’émergence de la notion d’intersectionnalité en tant que critique politique dans le contexte du Black Feminism aux Etats-Unis. Il s’agira, ensuite, d’analyser son utilisation scientifique, puis d’aborder les polémiques qu’elle a pu susciter.

Des Civil Rights au féminisme : le constat de l’invisibilisation des femmes noires dans les mouvements sociaux ou les prémices de l’intersectionnalité

Jusque dans les années 1960-1970, la situation des femmes noires demeure un point aveugle de la lutte féministe et du combat des Civil Rights aux Etats-Unis. Dès 1892, la militante Anna Julia Cooper posait la question de l’absence d’identité distincte les définissant : « La femme afro-américaine est confrontée à la question de la femme et au problème de race, de plus elle demeure un élément inconnu ou un facteur non reconnu dans les deux cas.[6]Cooper (Anna Julia), A voice from the South : By a Black Woman of the South, University of North Carolina, 2007 [éd. originale 1892] 160p.»

Dans le sillage de l’abolition de l’esclavage, c’est ainsi dans le contexte de la lutte en faveur du droit de vote pour les Afro-Américains que de vives tensions apparaissent au sein du mouvement féministe. En effet, les féministes blanches, bien qu’abolitionnistes, s’indignent à l’idée que les hommes noirs obtiennent le droit de vote avant elles. Finalement, les femmes américaines (toutes couleurs de peau confondues) obtiendront le droit de vote près de cinquante ans plus tard que les hommes noirs[7]Aux Etats-Unis, les femmes obtiennent le droit de vote en 1920 alors qu’a été accordé en 1870 un droit de vote « théorique » aux hommes noirs.. Ce point de discorde démontre que le sort des femmes afro-américaines demeurait, encore à cette époque, un « non-sujet », une question inexistante, totalement absente des revendications.

Du fait de l’action de voix dissonantes au sein du mouvement féministe, l’identité afro-américaine commence alors à se politiser, en réaction à son invisibilisation dans les mouvements sociaux. Il s’agit de remettre en cause la croyance selon laquelle « l’exploitation patriarcale constitu[ait] l’oppression commune, spécifique et principale des femmes[8]Delphy (Christine), L’Ennemi principal, Tome 1, Syllepse, 1997, 262p. » (Christine Delphy) et de déconstruire l’apparente sororité (« sisterhood ») liant l’ensemble des féministes. En effet, selon l’activiste Elizabeth Spelman, « introduire la “différence” signifie introduire les femmes qui ne sont pas blanches et de classe moyenne[9]Spelman (Elizabeth. V.), Inessential woman: Problems of exclusion in feminist thought, Beacon, 1998.». Or, d’après bell hooks, c’est précisément le fait de considérer comme évidente l’existence d’une sisterhood entre les femmes qui contribuait à occulter l’ensemble des formes de subordination qui s’exerce sur elles[10]Hooks (Bell), “Sisterhood: Political Solidarity between Women”, 1986, Feminist Review, no. 23, pp. 125–138, disponible sur : www.jstor.org/stable/1394725.. Dénoncer l’imbrication des systèmes d’oppression dont elles sont victimes constitue alors un outil politique pour les activistes du Black Feminism qui, à l’époque, peinent également à s’imposer au sein même du mouvement des Civil Rights.

À titre d’exemple, le mouvement des Black Panthers est représentatif de cette dynamique. Donnant le ton, les leaders conféraient volontiers des responsabilités de second rôle aux femmes et affirmaient leurs revendications identitaires par le moyen d’une exaltation de la virilité noire et d’une culture machiste décomplexée. Toutefois, cette représentation publique était loin d’être le fidèle reflet de la réalité de la division du travail au sein de l’organisation. L’historienne Sylvie Laurent rappelle, à cet égard, que les femmes du Black Panthers Party, qui ne représentaient pas moins de 60% des militant.e.s, portaient, elles aussi, les armes. Plus encore, elles se considéraient, outre leur engagement pour les droits des Afro-Américains, « féministes[11]Laurent (Sylvie), « « Femme noire garde la tête haute » : le féminisme méconnu du Black Panther Party », 11 octobre 2018, The Conversation [En ligne], disponible sur : … Continue reading». Elles devaient affronter à la fois la violence du racisme de la société américaine et celle du sexisme de leurs camarades de lutte. Pourtant, bien qu’elles étaient « au corps à corps aux côtés des hommes, les soutenant dans l’espace domestique comme dans la rue[12]Ibid.», la mémoire collective du parti s’est historiquement concentrée sur le militantisme des personnages phares masculins, invisibilisant les activistes Panthers féminines.

Questionner leur apparente exclusion des espaces sociaux, et précisément des mouvements sociaux en faveur de la libération noire et de l’égalité des sexes a permis aux femmes afro-américaines de mettre en lumière l’articulation des systèmes d’oppression dont elles étaient victimes. Quelques années avant la formulation du concept, cette période constitue, à ce titre, les « prémices de l’intersectionnalité[13]Ibid.». En effet, il s’agissait déjà pour ces femmes de mettre fin aux « monopoles de représentation[14]Jaunait (Alexandre) et Chauvin (Sébastien), « Intersectionnalité », Achin Catherine éd., Dictionnaire. Genre et science p olitique. Concepts, objets, problèmes, 2013,  Presses de Sciences … Continue reading » des personnes initialement considérées comme plus légitimes à mener la lutte (à savoir les femmes blanches et les hommes noirs).

L’outil juridique puis scientifique : vers une lecture intersectionnelle des systèmes d’oppression

C’est véritablement à la fin des années 1990 que la juriste américaine Kimberlé Crenshaw formalisera la notion d’intersectionnalité et contribuera à étendre son utilisation. Dans son article fondateur intitulé « Cartographie des marges : intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur[15]Crenshaw (Kimberlé W.), « Cartographie des marges : intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur », 2005 [éd. originale, 1994], Cahiers du genre, … Continue reading », elle entend initialement créer un outil juridique afin de défendre les femmes afro-américaines victimes de violences physiques ou sexuelles. Dans la mesure où la justice américaine avait pour coutume d’évaluer séparément les effets produits sur elles par le genre et par la race (alors qu’elles se situaient à l’intersection de ces deux subordinations), elles n’étaient pas « considérées comme des cas juridiques pertinents[16]Crenshaw (Kimberlé W.), « Cartographie des marges : intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur », 2005 [éd. originale, 1994], Cahiers du genre, … Continue reading ». Crenshaw déplore le fait que les efforts découlant de l’objectif de « politiser le vécu des femmes [ou celui] des gens de couleurs » soient systématiquement engagés « comme si les questions et les expériences auxquelles ils s’attachent respectivement concernaient des terrains mutuellement exclusifs[17]Ibid. ». Ainsi l’intersectionnalité entend, pour y remédier, permettre une meilleure compréhension de leur situation en rendant compte de la non-exclusivité des formes de domination à l’œuvre dans la société américaine. Revendiquer leur « identité intersectionnelle[18]Ibid p54. » permettrait, de ce fait, aux femmes noires de contrer la « marginalisation de leurs intérêts et de leurs expériences[19]Ibid p54. ». En d’autres termes, il s’agit de faire voler en éclat l’essentialisation des rapports sociaux de genre et de « race ».

Cette analyse critique du droit américain a, par la suite, été étendu aux sciences sociales dans leur ensemble. En France notamment, les travaux scientifiques adoptant l’intersectionnalité comme cadre théorique se sont multipliés afin de dénoncer le caractère stigmatisant de certaines lois (notamment concernant le port du voile). L’ambition académique est claire : mettre fin à la hiérarchisation des systèmes d’oppression et à l’essentialisation des groupes sociaux considérés comme « dominés ». La lecture sociologique intersectionnelle a donc permis l’étude de minorités « intersectionnelles » comme les femmes musulmanes par exemple, et a pu permettre la dénonciation de violences symboliques à leur encontre[20]Guénif-Souilamas (Nacira) et Macé (Éric), « Les féministes et le garçon arabe », 2004, Agora débats/jeunesses, vol. 37, Sports et identités. pp. 108-110..

Un concept qui dérange : panorama des défis épistémologiques et controverses

Le concept fait face à de nombreuses critiques, à la fois internes et externes au domaine universitaire. Tout d’abord, les théories de l’intersectionnalité présentent une première difficulté, par ailleurs commune à l’ensemble de la théorie critique féministe, celle de mêler l’analytique et le normatif, ce qui peut impliquer des difficultés épistémologiques. En outre, certains chercheur.e.s reprochent au concept de « créer des problèmes inexistants sur le plan de la recherche empirique[21]Jaunait (Alexandre) et Chauvin (Sébastien), « Intersectionnalité », Achin Catherine éd., Dictionnaire. Genre et science politique. Concepts, objets, problèmes, 2013,  Presses de Sciences … Continue reading », dans la mesure où il semble abstrait de dissocier totalement les effets de « race » et de genre par exemple (« la race étant [toujours sexuée, et le genre toujours racialisé[22]Ibid. »). Le risque serait d’essentialiser les différentes catégories de domination et d’en faire des grilles de lecture descriptives. En réaction, Danièle Kergoat propose l’utilisation de la notion de « consubstantialité des rapports sociaux[23]Galerand (Elsa) et Kergoat (Danièle), « Consubstantialité vs intersectionnalité? À propos de l’imbrication des rapports sociaux », 2014, Nouvelles pratiques sociales, vol.26 (2), pp.44-61. ». Selon elle, plus que s’imbriquer, les systèmes de domination se « co-produisent ». Elle invite les sociologues à adopter une approche basée sur une « compréhension dynamique des rapports de pouvoir[24]Ibid. » dans l’optique de compléter l’analyse intersectionnelle, et non pas de lui faire concurrence.

Enfin, d’un point de vue externe, l’intersectionnalité a pu provoquer de vives polémiques dans le débat public. En France par exemple, penser le genre à la lumière des rapports sociaux de « race » dérange, dans la mesure où certain.e.s y voient une atteinte à l’universalisme républicain. Ainsi, en 2017, un colloque intitulé « Penser l’intersectionnalité dans les recherches en éducation » a failli être annulé du fait des virulentes oppositions qu’il suscitait, celles-ci venant à la fois de la gauche républicaine et de la droite identitaire[25]Le colloque a eu lieu à l’École du Professorat et de l’Éducation de l’académie de Créteil les 18 et 19 mai 2017.. Le sociologue Eric Fassin a dénoncé cette tentative de censure, qu’il considère comme étant une menace à l’encontre des libertés universitaires[26]Fassin (Eric), “Comment un colloque sur “l’intersectionnalité” a failli être censuré », 18 mai 2017, BiblioObs [En ligne], disponible sur : … Continue reading.

« Le féminisme ne saurait s’enfermer dans l’exception de la différence des sexes[27]Fassin (Éric), « Les langages de l’intersectionnalité », 2015, Raisons politiques, vol. 58, no. 2,pp. 5-7. »

En somme, il semble que l’intersectionnalité soit devenu un outil indispensable, aussi bien dans les luttes militantes que dans le champ des études de genre. Les théories de l’intersectionnalité poursuivent leur ambition de « décoloniser » le féminisme et de rendre compte de la réalité des différentes formes d’oppression s’exerçant sur les corps « subalternes[28]Spivak (Gayatri Chakravorty), « Can the Subaltern Speak ? », 1988, in Cary Nelson, Lawrence Grossberg (ed.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, … Continue reading » au sens de Gayatri Spivak. Elles questionnent les possibles dérives essentialistes du mouvement féministe et permettent de mieux défendre les droits et libertés des femmes soumises à différents systèmes de pouvoir. Dès lors, bien que souvent fustigé et attaqué, le concept de l’intersectionnalité semble pleinement d’actualité et adapté à la dénonciation des discriminations et violences (physiques comme symboliques) qui sévissent encore aujourd’hui.

Pour citer cette publication : Manon Cassoulet-Fressineau, “L’intersectionnalité : penser le genre sous le prisme de l’imbrication des systèmes d’oppression”, 05.06.2020, Institut du Genre en Géopolitique.

References

References
1, 15 Crenshaw (Kimberlé W.), « Cartographie des marges : intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur », 2005 [éd. originale, 1994], Cahiers du genre, vol. 39, p. 51-82.
2 Falquet (Jules) et Kian (Azadeh), « Introduction : Intersectionnalité et colonialité », 2015, Les cahiers du CEDREF [En ligne], vol. 20, disponible sur : http://journals.openedition.org/cedref/731 NB : le terme « race » sera ici utilisé au sens anglo-saxon, plutôt qu’ « ethnicité ».
3, 21 Jaunait (Alexandre) et Chauvin (Sébastien), « Intersectionnalité », Achin Catherine éd., Dictionnaire. Genre et science politique. Concepts, objets, problèmes, 2013,  Presses de Sciences Po, 2013, pp. 286-297, disponible sur : https://www.cairn.info/dictionnaire-genre-et-science-politique–9782724613810-page-286.htm?contenu=article
4, 5, 12, 13, 17, 22, 24 Ibid.
6 Cooper (Anna Julia), A voice from the South : By a Black Woman of the South, University of North Carolina, 2007 [éd. originale 1892] 160p.
7 Aux Etats-Unis, les femmes obtiennent le droit de vote en 1920 alors qu’a été accordé en 1870 un droit de vote « théorique » aux hommes noirs.
8 Delphy (Christine), L’Ennemi principal, Tome 1, Syllepse, 1997, 262p.
9 Spelman (Elizabeth. V.), Inessential woman: Problems of exclusion in feminist thought, Beacon, 1998.
10 Hooks (Bell), “Sisterhood: Political Solidarity between Women”, 1986, Feminist Review, no. 23, pp. 125–138, disponible sur : www.jstor.org/stable/1394725.
11 Laurent (Sylvie), « « Femme noire garde la tête haute » : le féminisme méconnu du Black Panther Party », 11 octobre 2018, The Conversation [En ligne], disponible sur : https://theconversation.com/femme-noire-garde-la-tete-haute-le-feminisme-meconnu-du-black-panther-party-104173
14 Jaunait (Alexandre) et Chauvin (Sébastien), « Intersectionnalité », Achin Catherine éd., Dictionnaire. Genre et science p
olitique. Concepts, objets, problèmes, 2013,  Presses de Sciences Po, 2013, pp. 286-297, disponible sur : https://www.cairn.info/dictionnaire-genre-et-science-politique–9782724613810-page-286.htm?contenu=article
16 Crenshaw (Kimberlé W.), « Cartographie des marges : intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur », 2005 [éd. originale, 1994], Cahiers du genre, vol. 39, p. 53.
18, 19 Ibid p54.
20 Guénif-Souilamas (Nacira) et Macé (Éric), « Les féministes et le garçon arabe », 2004, Agora débats/jeunesses, vol. 37, Sports et identités. pp. 108-110.
23 Galerand (Elsa) et Kergoat (Danièle), « Consubstantialité vs intersectionnalité? À propos de l’imbrication des rapports sociaux », 2014, Nouvelles pratiques sociales, vol.26 (2), pp.44-61.
25 Le colloque a eu lieu à l’École du Professorat et de l’Éducation de l’académie de Créteil les 18 et 19 mai 2017.
26 Fassin (Eric), “Comment un colloque sur “l’intersectionnalité” a failli être censuré », 18 mai 2017, BiblioObs [En ligne], disponible sur : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170518.OBS9602/comment-un-colloque-sur-l-intersectionnalite-a-failli-etre-censure.html
27 Fassin (Éric), « Les langages de l’intersectionnalité », 2015, Raisons politiques, vol. 58, no. 2,pp. 5-7.
28 Spivak (Gayatri Chakravorty), « Can the Subaltern Speak ? », 1988, in Cary Nelson, Lawrence Grossberg (ed.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, p.271-313.