Genre et développement : évolutions et débats autour d’un concept devenu indicateur du développement international (1/3)

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Genre et développement : évolutions et débats autour d’un concept devenu indicateur du développement international
(1/3)

29.06.2020

Jeanne Prin

Le « genre » est assurément un concept vivant. En rencontrant le domaine du développement, il est devenu le lieu de discussions dont la diversité reflète la richesse de la notion. Cette richesse, le « genre » la doit à son histoire militante profondément marquée par l’évolution des mouvements féministes contemporains. Dans ce dossier composé de trois parties, nous essaierons de comprendre comment le genre, au contact du monde du développement, a dépassé le cadre académique pour devenir un objet politique à part entière. Ce premier article a pour ambition de retracer brièvement les origines du concept de « genre » et les mécanismes ayant permis son introduction dans l’agenda du développement international.

Du discours militant au concept universitaire : la diffusion du « genre » au sein des sciences sociales

La genèse du concept de « genre » puise sa source dans la psychologie. En 1930, l’anthropologue américaine Margaret Mead démontre l’origine conditionnée de ce que les psychologues appellent alors le « tempérament ». Pour la première fois, une distinction est opérée entre le sexe biologique et les traits de caractère associés au féminin et au masculin[1]Bereni (Laure), Chauvin (Sébastien), Jaunait (Alexandre) et Revillard (Anne), Introduction aux études sur le genre. Paris, 2e édition Revue et Augmentée. ed. Louvain-la-Neuve, De Boeck, … Continue reading. L’opération de « dénaturalisation » du sexe est reprise par les mouvements féministes des années 1960-1970 à travers l’apparition des feminist studies. En 1972, Ann Oakley, sociologue britannique, distingue le « sexe » du « genre », le premier étant une donnée biologique et le second le résultat d’une construction sociale[2]Oakley (Ann), Sex, Gender and Society, Temple Smith, 1972, 220 p.. Ce cheminement théorique a pour résultat de révéler les inégalités sociales inhérentes à la distinction féminin/masculin et se retrouve au centre de la réflexion féministe dite « matérialiste » des années 1970, incarnée par les grandes théoriciennes du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), telles que : Colette Guillaumin[3]Guillaumin (Colette), Sexe, Race et Pratique du pouvoir, Paris, Côté-femmes, 1992, 241 p. et Christine Delphy[4]Delphy (Christine), L’ennemi principal 1. Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, Collection « Nouvelles Questions Féministes », 1998, 262 p.. À travers ce courant d’inspiration marxiste, est dénoncé un système de domination économique entre la classe des dominants et des dominés, autrement dit entre les hommes et les femmes. Sur ce mécanisme de subordination, est posé le terme de « patriarcat » auquel s’ajoute la notion de division sexuelle du travail et la reconnaissance du travail domestique.

L’historienne américaine spécialisée dans les études de genre (gender studies), Joan Scott, publie en 1986 son article « Genre : une catégorie utile d’analyse historique[5]Scott (Joan) et Varikas (Éléni), « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique », 1988, Les Cahiers du GRIF, n°37-38, Le genre de l’histoire, pp. 125-153. Disponible … Continue reading». Ici, Scott pose un élément constitutif des futures études consacrées au genre : la notion de « rapports ». Le genre ne doit pas légitimer son existence sur un antagonisme entre féminin et masculin, à l’image des théories « matérialistes », mais sur les rapports sociaux existant entre les sexes. Ces interactions justifient toute la raison d’être du concept et singularisent les « études sur le genre » qui sont à distinguer des « études sur les femmes ». Traduit deux ans plus tard en Français, cet article fondateur annonce les prémices de la progressive institutionnalisation connue par les études féministes à partir des années 1980, et le « divorce structural[6]Lagrave (Rose-Marie), « Recherches féministes ou recherches sur les femmes ? », 1990, Actes de la recherche en sciences sociales., vol. 83, Masculin/féminin-1, p.39. Disponible sur : … Continue reading » entre la démarche militante et l’approche universitaire des théories fondées sur le genre.

Avec l’essor du concept au sein des débats académiques, le domaine du développement se met lui aussi à intégrer une perspective genrée. L’essai de l’économiste danoise, Ester Boserup, analysant l’impact négatif de la modernisation agricole sur les femmes des pays du Sud[7]Boserup (Ester), La femme face au développement économique, Paris, PUF, Collection « Sociologie d’aujourd’hui », 1983, 315p. Cité dans Lacombe (Delphine), Marteu … Continue reading, initie la création du mouvement Women in Development (WID) défendant une vision inclusive des problématiques féminines dans les projets de développement. Faisant écho aux voix des mouvements féministes du Sud, cette initiative nourrit l’idée que l’incorporation des femmes au processus de développement est d’une « importance vitale[8]Ibid.» pour la réussite des programmes de coopérations internationales. De nouvelles priorités accompagnent ces propositions, notamment celle de l’émancipation des femmes par leur intégration salariée dans les industries. Le mouvement WID glisse ensuite vers celui de Gender in Development (GAD), incluant le terme genre et permettant ainsi d’élargir la focale aux mécanismes de domination entre hommes et femmes. Il apparaît en réaction au caractère stéréotypé et au « biais masculin[9]Vershuur (Christine), « Quel genre ? Résistances et mésententes autour du mot « genre » dans le développement », 2009, Revue du Tiers Monde, vol. 200, no. 4, … Continue reading» influençant les programmes de développement alors encore essentiellement concentrés sur le rôle reproducteur de la femme.

L’internationalisation du genre dans le développement  

Les nouveaux programmes genrés portés par les institutions de développement procèdent à un changement d’échelle des enjeux politiques relatifs aux rapports sociaux de sexe. À la fin des années 1990, la mise en place des réformes de seconde génération par les institutions de Bretton Woods, la Banque Mondiale (BM) et le Fond Monétaire International (FMI), répond à l’échec économique et social des plans d’ajustements structurels engagés dix ans plus tôt. La stratégie financière internationale se recentre alors sur trois nouveaux piliers : l’inclusion, la participation et la responsabilisation. Ce changement de cap procède à l’apparition de projets moins centrés sur la diffusion de la croissance que sur la compréhension de ses dynamiques. Des économistes s’emparent de la question à l’image d’Amartya Sen qui intègre les femmes à son approche sur les « capabilités » où la croissance économique ne représente plus seulement une finalité mais constitue un moyen du développement[10]Prévost (Benoit), « Le genre dans les nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté : de Sen à la Banque mondiale », 2011, Isabelle Guérin éd., Femmes, économie et … Continue reading. Suivant cette réflexion, les femmes privées d’un certain nombre de possibilités, conséquence directe de la domination masculine, cumulent des handicaps limitant leurs participations à la vie sociale. Par cette position dévalorisée, elles accèderaient pl
us difficilement à un apprentissage qu’elles auraient pu transformer en capacité économique. La femme n’est plus seulement perçue comme une victime du sous-développement. « Agent » à part entière de l’amélioration des conditions de vie de leur ménage, la femme possédant un revenu participera par ses choix à l’accroissement du développement économique. Cette vision instrumentaliste du développement ouvre la voie à de nombreuses politiques de genre centrées sur l’accès des femmes au salariat, à la propriété et aux microcrédits.

Parallèlement à ces évolutions théoriques, les grandes organisations de coopération internationale insèrent des indicateurs sexo-spécifiques à leurs grilles d’analyses. En 1995, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) inaugure un rapport mondial entièrement consacré aux femmes[11]PNUD, « Rapport mondial sur le développement humain », 1995. Disponible sur : http://hdr.undp.org/sites/default/files/hdr_1995_fr_complet_nostats.pdf. Ce rapport précède l’adoption de la Convention sur l’élimination de toutes formes de discrimination contre les femmes (CEDEF). Il s’agit de la première convention d’envergure consacrée aux inégalités de genre au niveau international. Adoptée le 18 décembre 1979 et entrée en vigueur le 3 septembre 1981, son article 14 met l’accent sur « les problèmes particuliers qui se posent aux femmes rurales » et enjoint les États partis à prendre les mesures nécessaires afin de faciliter « leur participation au développement rural et à ses avantages[12]Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, 18 décembre 1979, entrée en vigueur le 3 septembre 1981, art.14 (1).». Intégrée à l’idéal démocratique d’« égalité des chances » ou d’« équité », cette attention portée sur les femmes rurales témoigne de l’intérêt de la sphère internationale pour l’inclusion d’une nouvelle catégorie de population dans « l’exécution des plans de développement à tous les échelons[13]Ibid, art.14 (2 ; a).». Cette convention, première à reconnaître les droits reproductifs de la femme, s’inscrit dans le cadre de la Décennie des Nations Unies pour la femme (1976-1985), engagée à l’occasion de la première Conférence mondiale sur les femmes organisée au Mexique de 1975. S’en suivent plusieurs conférences mondiales, toutes significatives des évolutions à la fois terminologiques et théoriques du concept de genre rapporté au domaine du développement.

Les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) en 2000, puis les Objectifs de Développement Durables (ODD) en 2015 achèvent d’installer définitivement le genre comme une catégorie d’évaluation majeure du développement des pays du Sud. L’objectif n°3 des OMD, adoptés en 2000 par 189 États, pour la « promotion de l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes » focalisait son action sur l’élimination de la disparité d’accès à l’éducation, notamment dans l’enseignement primaire des jeunes filles. Adoptés à l’occasion de l’Assemblée générale de 2015 de l’ONU, l’égalité des sexes est consacrée par les ODD à l’objectif n°5 « Parvenir à l’égalité entre les sexes en autonomisant les femmes et les filles », objectif à remplir à l’horizon 2030.

Les relations de domination entre les hommes et les femmes, révélées par les théoriciennes du genre, ont éclairé les inégalités dont souffrent les individus du « deuxième sexe ». L’analyse du voyage effectué par le concept au sein du domaine du développement, prouve l’importance des contextes au sein desquels le genre a pu être interprété et détourné, parfois jusqu’au paradoxe. En s’appropriant le concept, le domaine du développement va créer son propre vocabulaire, un nouveau lexique accusé de trahir et de techniciser les origines militantes du genre.

BIBLIOGRAPHIE 

Ouvrages

Beauvalet-Boutouyrie (Scarlett) et Berthiaud (Emmanuelle), Le rose et le bleu. La fabrique du féminin et du masculin. Cinq siècles d’histoire, Paris, Belin, 2016, 379 p.

Bereni (Laure), Chauvin (Sébastien), Jaunait (Alexandre) et Revillard (Anne), Introduction aux études sur le genre, Paris, 2e édition, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2012, 357 p.

Delphy (Christine), L’ennemi principal 1. Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998, 262 p.

Guillaumin (Colette), Sexe Race et Pratique du pouvoir, Paris, Côté-femmes, 1992, 241p.

Oakley (Ann), Sex, Gender and Society, Temple Smith, 1972, 220 p.

Verschuur (Christine), Guérin (Isabelle) et Guétat-Bernard (Hélène) (dir.), Sous le développement, le genre, Marseille, IRD éditions, 2015, 302 p.

Articles scientifiques

Lacombe (Delphine), Marteu (Elisabeth), Jarry-Omarova (Anna) et Frotiée (Brigitte), « Le Genre globalisé : cadres d’actions et mobilisations en débats », Cultures & Conflits, vol. 83, no. 3, 2011, pp. 7-13. Disponible sur : https://journals.openedition.org/conflits/18164

Lagrave (Rose-Marie), « Recherches féministes ou recherches sur les femmes ? », Actes de la recherche en sciences sociales., vol. 83, 1990, Masculin/féminin-1, pp. 27-39. Disponible sur : https://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1990_num_83_1_2934

Prévost (Benoit), « Le genre dans les nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté : de Sen à la Banque mondiale », dans Isabelle Guérin éd., Femmes, économie et développement. De la résistance à la justice sociale, ERES, 2011, pp. 29-61. Disponible sur : https://www.cairn.info/femmes-economie-et-developpement–9782749212982-page-29.htm

Scott (Joan) et Varikas (Éléni), « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF, n°37-38, 1988, Le genre de l’histoire, pp. 125-153. Disponible sur : https://www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1988_num_37_1_1759

Vershuur (Christine), « Quel genre ? Résistances et mésententes autour du mot « genre » dans le développement », Revue du Tiers Monde, vol. 200, no. 4, 2009, pp.785-803. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2009-4-page-785.htm

Rapports et études 

PNUD, « Rapport mondial sur le développement humain », 1995. Disponible sur : http://hdr.undp.org/sites/default/files/hdr_1995_fr_complet_nostats.pdf

Prin (Jeanne), « L’intégration de la notion de genre au sein des projets de développement », Mémoire de Master, Montpellier : Université Montpellier 3, 2019.

Pour citer cette publication : Jeanne Prin, “Genre et développement : évolutions et débats autour d’un concept devenu indicateur du développement international”, 29.06.2020, Institut du Genre en Géopolitique.

References

References
1 Bereni (Laure), Chauvin (Sébastien), Jaunait (Alexandre) et Revillard (Anne), Introduction aux études sur le genre. Paris, 2e édition Revue et Augmentée. ed. Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2012, p.25.
2 Oakley (Ann), Sex, Gender and Society, Temple Smith, 1972, 220 p.
3 Guillaumin (Colette), Sexe, Race et Pratique du pouvoir, Paris, Côté-femmes, 1992, 241 p.
4 Delphy (Christine), L’ennemi principal 1. Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, Collection « Nouvelles Questions Féministes », 1998, 262 p.
5 Scott (Joan) et Varikas (Éléni), « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique », 1988, Les Cahiers du GRIF, n°37-38, Le genre de l’histoire, pp. 125-153. Disponible sur : https://www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1988_num_37_1_1759
6 Lagrave (Rose-Marie), « Recherches féministes ou recherches sur les femmes ? », 1990, Actes de la recherche en sciences sociales., vol. 83, Masculin/féminin-1, p.39. Disponible sur : https://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1990_num_83_1_2934
7 Boserup (Ester), La femme face au développement économique, Paris, PUF, Collection « Sociologie d’aujourd’hui », 1983, 315p. Cité dans Lacombe (Delphine), Marteu (Elisabeth), Jarry-Omarova (Anna) et Frotiée (Brigitte), « Le Genre globalisé : cadres d’actions et mobilisations en débats », 2011, Cultures & Conflits, vol. 83, no. 3, p.4. Disponible sur : https://journals.openedition.org/conflits/18164
8 Ibid.
9 Vershuur (Christine), « Quel genre ? Résistances et mésententes autour du mot « genre » dans le développement », 2009, Revue du Tiers Monde, vol. 200, no. 4, pp.785-803. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2009-4-page-785.htm
10 Prévost (Benoit), « Le genre dans les nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté : de Sen à la Banque mondiale », 2011, Isabelle Guérin éd., Femmes, économie et développement. De la résistance à la justice sociale. ERES, p. 46. Disponible sur : https://www.cairn.info/femmes-economie-et-developpement–9782749212982-page-29.htm
11 PNUD, « Rapport mondial sur le développement humain », 1995. Disponible sur : http://hdr.undp.org/sites/default/files/hdr_1995_fr_complet_nostats.pdf
12 Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, 18 décembre 1979, entrée en vigueur le 3 septembre 1981, art.14 (1).
13 Ibid, art.14 (2 ; a).