La lutte contre les inégalités du genre qui persiste au sein de la transition énergétique

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La lutte contre les inégalités du genre qui persiste au sein de la transition énergétique

08.06.2020

Ecrit par Shanda Moorghen
Traduit de l’anglais par Bianca Wiles 

Le changement climatique constitue une problématique centrale de notre génération. Partout dans le monde, les mouvements sociaux menés par de jeunes activistes exigent un engagement climatique croissant de la part des responsables politique.[1]  L’accent porté sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre appelle nécessairement à une transition énergétique vers des sources d’énergie plus renouvelables. Cependant, peu d’attention est portée sur le caractère transversal de cette transition où les inégalités du genre sont devenues des problèmes récurrents.

Des inégalités du genre omniprésentes dans le secteur énergétique

L’institut Européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes (EIGE) identifie quatre domaines où les inégalités du genre peuvent agir au détriment de la transition énergétique. Ces-derniers sont : l’accès à l’énergie, l’éducation sur le sujet énergétique, le marché de l’emploi dans le domaine de l’énergie, et enfin le pouvoir décisionnel en politique énergétique.[2] Pour atteindre une transition énergétique qui profite à tous, conformément aux objectifs de développement durable 5 (égalité entre les sexes) et 7(énergie propre et d’un coût abordable), il est nécessaire de faire face à ces inégalités. Les Objectifs de Développement Durable (ODD), adoptés en 2015 par les Nations Unies (ONU), viennent s’ajouter à de nombreuses années de travail cherchant à réduire les inégalités mondiales au travers du prisme de la durabilité. L’ONU et les États parties ont donc pour but d’atteindre ces 17 objectifs avant l’année 2030.

Le caractère genré de l’accès à l’énergie vient renforcer la pauvreté énergétique. L’évaluation de ces inégalités est rendue d’autant plus difficile par le manque de données désagrégées  par sexe. Cette mesure des inégalités appelle aussi à faire une distinction entre l’accès à l’énergie et la disponibilité de cette dernière. Les femmes sont à la fois plus exposées à la pauvreté due aux inégalités de salaire, et représentent la majorité des chefs de ménages monoparentaux.[3] De ce fait, les femmes auront généralement moins de moyens à consacrer à la consommation d’énergie bien qu’elle soit disponible. 

De plus, les inégalités structurelles du genre sont en grande partie causées par l’intersection de la sous-représentation des femmes dans les milieux éducatifs, de l’emploi et de la politique. Cette sous-représentation féminine que l’on connait aujourd’hui trouve son origine dans un système scolaire qui n’incite pas les filles à suivre des études de science, technologie, ingénierie ou mathématiques (STIM). Le début de la décennie passée a vu 22% des étudiants homme de l’UE se diplômer en STIM, contre seulement 11% de femmes.[4] Ces inégalités scolaires coïncident avec les inégalités que l’on identifie sur le marché du travail. Par exemple, dans le secteur de l’énergie renouvelable, les femmes ne représentent que 32% des effectifs.[5] D’autant plus, ce chiffre est faussé par le fait que les femmes, dans ce secteur, occupent une proportion plus élevée de postes administratifs (45%) plutôt que des postes liés à l’étude de STIM (28%).[6] Cependant avec une proportion de seulement 22% de femmes travaillant dans les sociétés pétrolières et gazières,[7] ces chiffres témoignent d’une tendance à l’amélioration comparée à l’industrie des combustibles fossiles.

Ces bases d’inégalités mènent aux disparités de pouvoir décisionnel entre femmes et hommes. En effet, les femmes ne tiennent en moyenne que 6% des postes ministériels consacrés aux domaine énergétiques.[8]  Ce déséquilibre de pouvoir ne reflète ni les objectifs de parité de genre ni ceux d’énergie propre. Des études approfondies concluent que les pays les plus dynamiques et ambitieux en termes d’action climatique et de  transition énergétique sont aussi ceux, en moyenne, avec une plus grande représentation parlementaire féminine.[9]

Les rôles traditionnels de genre et leur impact sur la consommation d’énergie

La répartition traditionnelle des rôles au sein du foyer entre hommes et femmes est aussi un facteur influent sur la consommation d’énergie. La division du travail entre les genres,  tendant à imposer aux femmes les tâches ménagères non-rémunérées en faveur d’une domination masculine, est peu souvent remise en question de nos jours.[10] Cette répartition du travail limite la capacité des femmes à interagir avec les sources d’énergie renouvelable. Une étude de cas menée sur l’énergie photovoltaïque au Royaume Uni et en Norvège a montré que les femmes étaient plus enthousiastes envers ces technologies alors que les hommes maintiennent le pouvoir décisionnel dans le domaine.[11]

Au Royaume Uni comme en Norvège, les dynamiques liées à la répartition traditionnelle des rôles de genre entrainaient, de la part des hommes et des femmes, une sous-estimation sélective de leur expertise technique. Les femmes tendaient à minimiser leur capacité à travailler avec les technologies photovoltaïques, tandis que les hommes minimisaient leur capacité à comprendre les technologies du ménage.[12] Ce sont ces stéréotypes de genre qui engendrent l’exclusion des femmes du processus décisionnel dans le domaine des énergies renouvelables. Prenant en compte une augmentation d’emplois estimée à 19 millions dans cette industrie entre 2017 et 2050, le besoin de parité de genre est essentiel.[13]

Cependant, les barrières à l’entrée du marché de l’emploi et les inégalités de genre léguées par l’histoire n’ont pas empêché le progrès d’initiatives féminines réussies dans le secteur énergétique. EarthSpark International, une organisation Haïtienne dirigée par des femmes, a pour but de relever les défis posés par la transition énergétique dans les régions rurales du pays, tout en maintenant une perspective de genre.[14] Avec une vente de plus de 18 000 produits à énergie propre, l’activité de cette organisation a impacté la vie d’environ 80 000 Haïtiens. Le projet ‘électrisation féministe’ a permis à EarthSpark International de remporter en 2018 le prix de Momentum for Change.[15]

L’intégration d’une perspective de genre en politiques énergétiques

Pour une transition énergétique au service de tous, l’intégration d’une perspective de genre en politiques énergétiques est un facteur important.  En effet, cette intégration souligne la nécessité « d’assurer que les questions, besoins, intérêts, et différences de genre soit pris en considération durant la planification et l’élaboration de politiques».[16] En ce qui concerne la transition énergétique, l’intégration d’une perspective de genre appellerait à une considération des quatre domaines inégalitaires évoqués précédemment.

Les politiques visant à augmenter l’accessibilité à l’énergie doivent porter leur attention sur l’accessibilité et la durabilité tout en tenant compte des disparités de genre qui persistent dans la pauvreté énergétique. Dans les milieux ruraux les plus d
émunis, les projets énergétiques doivent habiliter les femmes responsables de la gestion des combustibles au sein des ménages ou de leurs petites entreprises.[17] L’émancipation des femmes au travers de projets énergétiques peut contribuer à lutter contre les inégalités historiques au sein des communautés marginalisées.[18]

Pour combler les inégalités de genre sur le marché de l’emploi il est nécessaire de remédier au problème d’éducation. Les décideurs politiques et institutions éducatives sont désireux de remettre en question les normes culturelles et sociales en encourageant les jeunes filles d’entreprendre des études en STIM. L’University College de Londres, une des universités les plus prestigieuses au monde, a récemment lancé une plateforme éducative innovante qui cherche à lutter contre la sous-représentation féminine au sein de professions liées aux STIM.[19] La plateforme présente différentes possibilités d’emploi et de carrières ainsi qu’un contenu apporté par des exemples de femmes professionnelles des STIM.

La responsabilité revient aux organisations dont l’activité est liée au domaine énergétique de reconnaitre la division genrée du travail sur le marché de l’emploi. Ces organisations pourront par la suite mettre en œuvre des politiques qui cherchent à attirer et retenir les employées qualifiées. Ces mesures peuvent inclurent le congé parental et des horaires de travail flexibles. Dans l’UE, des régimes de travail flexibles « ne sont pas encore basés sur le principe d’égalité des chances, causant alors de graves conséquences sur la participation des femmes sur le marché du travail ».[20] Des ajustements similaires peuvent être attendu au niveau décisionnel. En encourageant les femmes et en leur donnant accès aux plateformes adaptées, celles-ci seront davantage capables d’atteindre les postes à responsabilité dans le domaine de l’énergie. En s’opposant aux inégalités de genre persistantes et à la répartition traditionnelle des rôles des hommes et des femmes, une représentation parlementaire plus égalitaire peut être obtenue, ainsi qu’un processus décisionnel plus équitable en matière de genre.

Pour aboutir à un secteur énergétique juste, il est de la responsabilité des décideurs politique d’aller au-delà des difficultés rencontrées lors de la transition énergétique. L’incidence différenciée du changement climatique est particulièrement perceptible dans le contexte sexospécifique. Toutefois, cela ne couvre pas l’ensemble des diverses inégalités qui doivent être adressées. L’intégration d’une perspective genrée en politiques énergétiques est essentielle, néanmoins l’intersection de la transition énergétique avec d’autres inégalités historiques telles que l’ethnicité et la classe sociale sont aussi des facteurs importants à prendre en considération.

Sources 

[i] UNIDO, Guide on gender mainstreaming: Energy and climate projects, 2014

[ii] Karina Standal and Tanja Winther, “Empowerment through Energy? Impact of electricity on Care Work Practices and Gender Relations”, 2016, Forum for Development Studies, pages 27-45.

[iii] University College London, “UCL education resource encourages girls’ uptake of STEM subjects at A-levels”, 2019, available at: https://www.ucl.ac.uk/news/2019/feb/ucl-education-resource-encourages-girls-uptake-stem-subjects-levels

[iv] EIGE, Gender Equality Index 2019: Work-life balance, 2019, page 106.

[v] Rebecca Pearl-Martinez, Women at the forefront of the clean energy: Initiative Gender Equality for Climate Change Opportunities, 2014, USAID/IUCN.

[vi] Pierre Bourdieu, Contre-feux 2: pour un mouvement social européen, 2001, Les Éditions Raisons d’Agir.

[vii] Karina Standal, Marta Talevi, and Hege Westskog, “Engaging men and women in energy production in Norway and the United Kingdom: The significance of social practices and gender relations”, 2020, Energy Research and Social Science.

[viii] Idem

[ix] IRENA, Renewable Energy: A Gender Perspective, 2019.

[x] EarthSpark International. Available at: http://www.earthsparkinternational.org/

[xi] Jennifer Collins and Louise Osborne, “When access to electricity is a feminist issue”, 12 December 2018, Deutsche Welle, available at: https://www.dw.com/en/when-access-to-electricity-is-a-feminist-issue/a-46694753

[xii] Secretariat of the Pacific Community, Gender Mainstreaming in Energy Projects in the Pacific, 2014, page 8.

[xiii] Emma Marris, “Why young climate activists have captured the world’s attention”, 2019, Nature, pages 471-472, available at: https://www.nature.com/articles/d41586-019-02696-0?sf219660044=1

[xiv] EIGE, Gender and Energy, 2016.

[xv] Joy Clancy, Viktoria Daskalova, Mariëlle Feenstra, Nicolò Francheschelli, and Margarita Sanz, Gender Perspective on Access to Energy in the EU, 2017

[xvi] Eurostat, Science and technology graduates by sex, European Union (1995-2016), 2012 (Traduit de l’anglais)

[xvii] IRENA, Renewable Energy: A Gender Perspective, 2019.

[xviii] idem

[xix] Idem

[xx] Rebecca Pearl-Martinez, Women at the forefront of the clean energy: Initiative Gender Equality for Climate Change Opportunities, 2014, USAID/IUCN (Traduit de l’anglais)

To quote this article : Shanda Moorghen, “Tackling persistent gender inequality in the energy transition”, 08.06.2020, Gender in Geopolitics Institute.