Les politiques anti-genres dans les pays européens postsocialistes 2/2

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Ricci Elena 

13/11/2023

Les profonds changements historiques et culturels qui ont touché l’Europe et plus précisément les anciens pays du Pacte de Varsovie[1]Déclaration des pays membres du Pacte de Varsovie relative à Berlin (13 août 1961). https://www.cvce.eu/content/publication/1999/1/1/af30607e-4462-4f01-acef-6facc7b78a2b/publishable_fr.pdf sont essentiels pour comprendre le climat politique actuel sur les questions d’inégalités persistantes entre les genres. L’histoire contemporaine de cette région est donc à prendre en compte dans l’étude des politiques anti-genres et leur insertion au sein même de la société civile comme norme sociétale. Dans le but de comprendre l’influence exercée sur les politiques anti-genres en Europe de l’Est, trois axes sont à étudier : le discours sur le communisme, le rôle de l’Église, et les relations entre les pays post-socialistes et l’Union européenne. Ces éléments sont abordés respectivement dans cet article, offrant une visibilité plus large sur la construction des politiques anti-genres dans cette région du monde.

Le discours communisme et les valeurs connexes

En Europe, les origines des politiques anti-genres actuelles se comprennent au regard de la transition post-socialiste, qui débute avec la rupture des systèmes communistes. L’opposition entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est est également un facteur non négligeable dans l’étude de cette évolution. Dans sa lutte contre les traditions « gauchistes », le libéralisme post-socialiste a pris un caractère anticommuniste[2]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading. À partir de 2015, le slogan favori de la propagande de droite en Pologne, à côté du mot « gauche », est le terme « néo-marxisme[3]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading ». Selon cet ordre des idées, la révolution bolchevique – qui débute en 1917- a inspiré les fondements de la révolution sexuelle et les mouvements féministes dans certains des pays d’Europe occidentale, et la même vague est maintenant sur le point de déferler en Pologne[4]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading. Le terme « néo-marxisme » est utilisé pour désigner toutes les idées qui s’opposent aux enseignements traditionnels de l’Église catholique et aux hypothèses du nationalisme conservateur. La droite polonaise, comme le parti Prawo i Sprawiedliwość (Droit et justice), utilise ce terme en relation avec tous les changements culturels progressifs[5]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading. Dans l’article intitulé « La libération bolchevique des femmes » de l’hebdomadaire Do Rzeczy, le journaliste polonais Miroslaw Szumilo a écrit : « Le néo-marxisme a conquis la quasi-totalité du monde occidental et ses idées incluent la « libération » des femmes, la dissolution de la famille et la « morale bourgeoise ». La Pologne résiste encore à ces influences, que les féministes de gauche déplorent, et tente d’introduire ici les acquis de la révolution sexuelle bolchevique d’il y a plus de cent ans[6]Szumiło, M., (2020), Bolszewickie “wyzwolenie” kobiet. Do Rzeczy, 51, 20–23.  [Google Scholar]. ». Dans l’article « Kaj je spol? [Qu’est-ce que le genre ?] », le journaliste slovène Branko Cestnik s’oppose aux théories du genre, qu’il décrit comme un héritage direct du communisme. Cestnik dans son article, affirme qu’après l’échec de la révolution socio-économique en URSS et dans les pays socialistes d’Europe de l’Est au XXe siècle, « la gauche européenne » l’a remplacée par la révolution morale et culturelle au XXIe siècle, faisant des théories du genre l’essence de la gauche contemporaine[7]Cestnik, B., (2013), Kaj je spol? [What is gender?], Branko Cestnik Blog. Retrieved from http://branenacesti. blogspot.si/2013/09/kaj-je-spol.html ».

L’Église en obstacle à l’affirmation des droits pour l’égalité des genres 

Alors que l’athéisme d’État, imposé dans les régimes communistes au temps de l’URSS, a été préservé dans des pays comme la Tchéquie, tandis que d’autres États sont devenus plus religieux.  En rompant avec le passé communiste athée, un processus de retour à la tradition religieuse a accompagné la démocratisation de toute la région dans les années 1990[8]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075. La grande confiance accordée aux institutions religieuses a permis à ces dernières de s’impliquer de manière croissante dans la politique nationale postsocialiste ; de même par la diffusion d’une rhétorique traditionaliste motivée par la religion chrétienne[9]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023). The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075. Tel est le cas de l’Église catholique en Pologne ou en Croatie, des Églises orthodoxes en Roumanie ou encore au sein de la Fédération de Russie. Toutes ces Églises ont échangé leur soutien à divers partis politiques contre des concessions politiques successives à l’encontre des droits des femmes. L’organisation non gouvernementale la plus à même d’illustrer cette idée est Ordo Iuris[10]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading. Fortement marquée par les valeurs du catholicisme, Ordo Iuris est une organisation polonaise qui promeut une culture juridique fondée sur l’héritage spirituel polonais[11]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading. Selon les membres d’Ordo Iuris, l’interprétation actuelle des droits humains par le courant dominant est une forme de fondamentalisme, « une stratégie d’inspiration marxiste visant à détruire la famille traditionnelle et l’ordre naturel[12]Ciobanu, C., (22 June 2021), “Ordo Iuris: The Ultra-Conservative Organisation Transforming Poland.” Balkan Insight,   … Continue reading ». L’arrêt controversé[13]“Polska: Regres W Dostępie Do Aborcji Zagraża Życiu I Zdrowiu Kobiet – Amnesty International Polska.” Amnesty International Polska, 27 Jan. 2022. … Continue reading de la Cour constitutionnelle de 2020, qui a interdit le droit à l’avortement en Pologne, n’est que le dernier résultat d’une longue campagne menée par cette organisation non gouvernementale pour criminaliser l’avortement volontaire[14]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading. L’organisation fait également pression pour l’adoption du « Traité sur les droits de la famille[15]“The Convention on the Rights of the Family – International Guarantee in Defence of Families | Ordoiuris.” Ordoiuris.pl, 2018 », le document que Varsovie souhaite substituer à la Convention d’Istanbul sur les droits de la femme[16]Benazzo, S., (14 July 2021). “Avanguardia Reazionaria | Il Ruolo Di Ordo Iuris Nel Conservatorismo Della Polonia – Linkiesta.it.” Linkiesta.it. www.linkiesta.it/2021/07/ordo-juris-polonia/, jugée trop libérale. L’objectif du Traité sur les droits de la famille est de créer une garantie juridique de l’identité et de l’autonomie de la famille. Plus précisément, ce traité vise à « garantir les droits et libertés fondamentaux du groupe social le plus discriminé, la famille, et de mettre un terme aux idéologies néfastes[17]“The Convention on the Rights of the Family – International Guarantee in Defence of Families | Ordoiuris.” Ordoiuris.pl, 2018 ». Les Églises orthodoxes nationales de certains pays ont soutenu le refus des instances bulgares de ratifier la convention d’Istanbul et le référendum sur la modification de la constitution en Roumanie, comme mentionné précédemment[18]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075. En 2012, l’Église catholique croate s’est mobilisée dans un activisme politique engagé contre le programme d’éducation sexuelle proposé par le gouvernement de gauche, soutenant ouvertement les positionnements politiques des néo-conservateurs, comme HRAST-Mouvement pour la réussite de la Croatie. Lors des élections de 2015, le régime a connu un revirement politique, passant de la gauche libérale à la droite. De fait, ce soutien a cessé d’être aussi explicite[19]Krizsán, A., Roggeband, C., (2019), Gendering Democratic Backsliding in Central and Eastern Europe: A Comparative Agenda, Central European University, CEU CPS Books, p. 145.

L’évolution des droits des femmes sous le prisme des relations Europe de l’Est et Europe de l’Ouest

L’européanisation politique – ici comprise comme un processus de mondialisation à l’échelle du continent européen – et la perception de relations de l’Union européenne dans les États de l’Est jouent également un rôle dans les politiques anti-genres de la région[20]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075.  Le politologue et professeur de sciences politiques à l’University College de Londres, Claudio Radaelli, défini l’européanisation comme « un processus impliquant (a) la construction, (b) la diffusion et (c) l’institutionnalisation de règles formelles et informelles, de procédures, de paradigmes politiques, de styles, de façons de faire et de croyances et normes partagées qui sont d’abord définies et consolidées dans le processus politique de l’Union européenne et ensuite incorporées dans la logique des discours nationaux (nationaux et sous-nationaux), des structures politiques et des politiques publiques[21]Saurugger, S., Radaelli, C.M., (2008) (2008) The Europeanization of Public Policies: Introduction, Journal of Comparative Policy Analysis: Research and … Continue reading ». Il existe une distinction claire entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, fondée sur des hiérarchies et des relations de pouvoir[22]O’sullivan, M., Krulišová, K., (2023), ‘Women, Peace and Security in central Europe: in between the western agenda and Russian imperialism’, International Affairs, 99(2), pp.625–643. … Continue reading. Les relations inégales entre l’Europe de l’Est et celle de l’Ouest au sein de l’UE et la nature asymétrique de ce que l’on appelle l’européanisation ont suscité un ressentiment croissant à l’égard de « l’Europe occidentale[23]Kováts, E., (2021). “Anti-gender Politics in East-Central Europe: Right-wing Defiance to West-Eurocentrism.” Gender – Zeitschrift für Geschlecht, Kultur und Gesellschaft, p. 214 … Continue reading». De même que la politique s’exporte sur les systèmes sociaux dans laquelle elle est exercée, les politiques publiques jouent donc un rôle majeur dans la reconnaissance des droits des tous·tes. Aussi, les comportements sociaux pourraient se voir modifiés par l’acceptation de certaines politiques. Néanmoins, la survie des régimes conservateurs et de leur influence sur les politiques nationales freine à l’émergence d’égalité et d’émancipation des femmes.

De nombreux partis et représentant·es populistes, présent·es dans divers pays de l’Union européenne ont exploité, et exploitent encore aujourd’hui la question des droits des femmes pour obtenir un soutien dans leurs campagnes politiques. La question des droits des femmes est utilisée pour justifier des messages contre l’immigration et islamophobes. Les islamophobes, auteur·rices d’amalgames entre les personnes arabes et les musulmanes, sont d’ailleurs à l’origine de certaines théories xénophobes. Certain·nes sont notamment persuadé·es que les femmes européennes, de religion chrétienne, sont menacées par les hommes musulmans. La menace de l’homme musulman sur les femmes chrétiennes est un des arguments les plus communément utilisés, qui combine misogynie et racisme. Un des principaux arguments utilisés est celui de la « menace » de l’homme musulman pour les femmes chrétiennes[24]Meret, S., Siim, B., (2013). “Gender, populism and politics of belonging: discourses of right-wing populist parties in Denmark, Norway and Austria,” in Siim, B., Mokre (eds), M., Negotiating … Continue reading. Racisme et misogynie semblent s’harmoniser dans les voix des utilisateur·trices de ces arguments. Des femmes et hommes politiques tel·les que Geert Wilders aux Pays-Bas, Marine Le Pen en France ou encore Matteo Salvini en Italie, ont réussi à imposer leurs programmes anti-Islam au nom des droits des femmes. La construction de leur image politique respective s’est faite de manière affirmée et rapide, bien qu’aucun de leurs programmes ne dédie une place aux droits des femmes et aux questions de genres, tels que la question de genre[25]Farris, S., (2017), In the Name of Women Rights, Duke University Press. La violence à l’égard des femmes est instrumentalisée. Ces politicien·nes présentent les femmes européennes comme des « victimes impuissantes[26]Jäger, M., Kroppenberg, M., Nothardt, B., & Wamper, R. (2019). #120Dezibel: Frauenrechte oder Antifeminismus? Populistische Diskursstrategien der extremen Rechten und Anschlussstellen im … Continue reading » d’immigrés musulmans « misogynes et dangereux[27]Jäger, M., Kroppenberg, M., Nothardt, B., & Wamper, R. (2019). #120Dezibel: Frauenrechte oder Antifeminismus? Populistische Diskursstrategien der extremen Rechten und Anschlussstellen im … Continue reading » afin de susciter un sentiment anti-islam et anti-immigration[28].(2023)“Vista de Right-Wing Feminism and the Securitization of Migration: On the Example of the German Campaign 120 Dezibel | InterNaciones au sein de leur électorat. En les considérant comme telles, ils se trompent de coupables et confinent les femmes au statut de victime.

De l’autre côté de l’Europe, notamment dans les pays de l’Est, les droits des femmes sont utilisés comme slogan anti-Union européenne[29]Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in … Continue reading. L’Union européenne, se considérant comme un phare de tolérance envers les droits des femmes et la communauté LGBTI+, est devenue un argument d’opposition aux politicien·nes de certains pays d’Europe de l’Est[30]Slootmaeckers, K., (2020). Constructing European Union Identity through LGBT Equality Promotion: Crises and Shifting Othering Processes in the European Union Enlargement, Political Studies Review, … Continue reading. L’ « identité européenne » se pose comme un enjeu de clivage entre les nations du territoire européen. Des partis populistes de la droite radicale présentent les théories du genre comme les symboles d’une nouvelle forme de colonisation occidentale, dirigée contre l’Europe de l’Est et liée à l’« européanisation ». Cette rhétorique a été adoptée pour démobiliser le soutien généralement fort dont bénéficient les institutions de l’Union européenne[31]Graff, A., Korolczuk, E. (2022), Anti-Gender Politics in the Populist Moment, Routledge. Les opposants à l’idéologie du genre, comme en Pologne, comparent le communisme et l’introduction de la « théorie du genre » dans leur pays, en affirmant qu’ils ont tous deux étés imposés aux Polonais·es[32]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075. Bien que la dialectique anti-genre soit directement liée à un sentiment anti-Union européenne au sens politique, elle est en fait pro-européenne au sens géographique et culturel. Les gouvernements de droite se présentent comme des bastions de la culture européenne, notamment chrétienne, contre les théories du genre[33]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075. Viktor Orbán, le président de la Hongrie, s’est proclamé « sauveur de la culture européenne », affirmant en 2019 que sa réélection signifierait « le salut de la culture chrétienne et européenne[34]Martijn Mos, (2023). Routing or Rerouting Europe? The Civilizational Mission of Anti-Gender Politics in Eastern Europe, Problems of Post-Communism, 70:2, pp. 143-152, 10.1080/10758216.2022.2050927 ». Encore une fois, la pérennité de ces mouvements renforce l’incapacité d’accroître les droits et les libertés de certaines parties de la population ; les femmes sont les principales concernées même si cela peut toucher à diverses communautés considérées comme minoritaires.

La perception des théories du genre, comme une exportation idéologique des valeurs de l’Union européenne a influencé les études universitaires sur le genre et le militantisme féministe. Les financements européens ont façonné les sujets, les méthodes, les modes de recherche et l’institutionnalisation des études de genre en Europe de l’Est dans les années 1990, au lendemain de la chute du bloc de l’Est[35]Kováts, E., (2021). “Anti-gender Politics in East-Central Europe: Right-wing Defiance to West-Eurocentrism.”, Gender – Zeitschrift für Geschlecht, Kultur und Gesellschaft, pp. 214 … Continue reading. Susan Zimmermann, professeure d’études de genre à l’université d’Europe centrale, décrit l’institutionnalisation des études de genre dans la région comme des « marqueurs symboliques de l’occidentalisation conformiste[36]Zimmermann, S., (2007), The Institutionalization of Women’s and Gender Studies in Higher Education in Central and Eastern Europe and the Former Soviet Union: Asymmetric Politics and the … Continue reading ». Il ne s’agit pas d’un engagement d’une acquisition de plus de connaissances dans le domaine des relations de genre, mais plutôt d’une diffusion des valeurs de la démocratie libérale occidentale.

De nombreux gouvernements de droite, ainsi que les partis conservateurs et traditionalistes de certains États, utilisent aujourd’hui les questions de genre dans l’instauration de leurs programmes politiques. En dénonçant les questions de genre, et en soutenant l’idée qu’il s’agit d’une importation directe depuis l’Occident, les gouvernements maintiennent le fossé d’idées et d’opinions entre les deux régions de l’Europe. Les événements survenus en Hongrie en octobre 2018 en sont un exemple : le décret législatif 42294/2018[37]Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights, (2018), Scholars at Risk. https://uprdoc.ohchr.org/uprweb/downloadfile.aspx?filename=9067&file=EnglishTranslation a interdit l’enseignement des études de genre dans les universités hongroises en adoptant des mesures visant à retirer le financement et l’accréditation des cours universitaires d’études de genre[38]Krizsán, A., Roggeband, C., (2019). Gendering Democratic Backsliding in Central and Eastern Europe: A Comparative Agenda, Central European University, CEU CPS Books, p. 145  … Continue reading. L’activisme féministe en Europe de l’Est, après la chute du bloc soviétique en 1991, a également été fortement influencé par le financement occidental et organisé dans des structures occidentales telles que les ONG, les groupes de discussion. De nos jours, les forces politiques conservatrices critiquent le caractère démocratique de l’Union européenne et occidental du militantisme féministe. Ces dernières sont pourtant financées par les mouvements anti-avortement et anti-genres issus des États-Unis[39]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075. La Hongrie et la Pologne ont mis en place des politiques visant à miner les organisations de défense des droits des femmes et à détourner les fonds publics au profit d’organisations féminines alternatives et proches du gouvernement[40]Kováts, E., (2021). “Anti-gender Politics in East-Central Europe: Right-wing Defiance to West-Eurocentrism.” Gender – Zeitschrift für Geschlecht, Kultur und Gesellschaft, pp. 214 … Continue reading. En Hongrie, les groupes de défense des droits des femmes ont connu un manque de financement sans précédent sous le gouvernement FIDESZ[41]Kováts, E., (2021). “Anti-gender Politics in East-Central Europe: Right-wing Defiance to West-Eurocentrism.” Gender – Zeitschrift für Geschlecht, Kultur und Gesellschaft, pp. 214 … Continue reading. Entre 2013 et 2015, plusieurs organisations de défense des droits des femmes et de la communauté LGBT ont fait l’objet de raids agressifs[42]Kováts, E., (2021). “Anti-gender Politics in East-Central Europe: Right-wing Defiance to West-Eurocentrism.” Gender – Zeitschrift für Geschlecht, Kultur und Gesellschaft, pp. 214 … Continue reading. De même en octobre 2017, des organisations de femmes polonaises avaient appelé à des marches antigouvernementales pour protester contre la loi restrictive du gouvernement sur l’avortement. En conséquence, la police a perquisitionné les bureaux de ces organisations de femmes dans plusieurs villes polonaises[43]Kováts, E., (2021). “Anti-gender Politics in East-Central Europe: Right-wing Defiance to West-Eurocentrism.” Gender – Zeitschrift für Geschlecht, Kultur und Gesellschaft, pp. 214 … Continue reading. Cette violence se banalise, enlisant donc la possible défense des droits pour tous·tes.

Le développement possible de politiques anti-genres dans le futur

Les politiques anti-genres contemporaines trouvent leur origine dans la rupture avec les politiques communistes, la transition postsocialiste des années 1990 et la relation avec l’Union européenne. Bien que plus de trente ans se soient écoulés depuis la chute de l’Union soviétique, le fossé culturel Est-Ouest se fait toujours ressentir, notamment au sujet des droits des femmes. L’actuelle guerre en Ukraine pourrait marquer un tournant crucial dans l’évolution de la construction de ces politiques. La propagande russe déclare vouloir se débarrasser l’« homosexualité coercitive » importée des pays européens[44]Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075. Parallèlement, les autorités ukrainiennes sont prêtes à envisager des réformes telles que le mariage homosexuel pour prouver leur adhésion à l’Union européenne. Comme l’attention de l’Occident est désormais tournée vers l’Ukraine – invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 – l’occasion se présente de remettre en question le clivage Est-Ouest[45]O’sullivan, M., Krulišová, K., (2023), ‘Women, Peace and Security in central Europe: in between the western agenda and Russian imperialism’, International Affairs, 99(2), pp.625–643. … Continue reading. L’Union européenne devrait soutenir et financer des associations et d’études sur le genre qui ne soit pas exclusivement basé sur la tradition féministe occidentale. Soutenir des études et des organisations qui prennent en compte les différences culturelles et historiques de l’Europe de l’Est ouvrira un courant féministe enfin adapté aux pays postsocialistes, de sorte que le féminisme ne soit plus perçu comme une exportation occidentale ou une cible facile pour les politiques populistes.

Les propos contenus dans cet article n’engagent que l’autrice. 

Pour citer cet article : Ricci Elena. (2023). Les politiques anti-genres dans les pays européens postsocialistes 2/2. Institut du Genre en Géopolitique. https://igg-geo.org/?p=16181



References

References
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2 Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in Sociology. Volume 7. https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fsoc.2022.1066409/full
3, 4, 5, 10, 11, 14, 29 Żuk Piotr & Pacześniak, Anna. (2023). “They attack the family and order”: Right-wing media about feminists and the political consequences of the women’s strike in Poland. Frontiers in Sociology. 7. 10.3389/fsoc.2022.1066409
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8, 18, 20, 32, 33, 39, 44 Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023) The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075
9 Norocel, O. C., David Paternotte, D., (2023). The Dis/Articulation of Anti-Gender Politics in Eastern Europe: Introduction, Problems of Post-Communism, 70:2, 123-129. 10.1080/10758216.2023.2176075
12 Ciobanu, C., (22 June 2021), “Ordo Iuris: The Ultra-Conservative Organisation Transforming Poland.” Balkan Insight,   https://balkaninsight.com/2021/06/22/ordo-iuris-the-ultra-conservative-organisation-transforming-poland/
13 “Polska: Regres W Dostępie Do Aborcji Zagraża Życiu I Zdrowiu Kobiet – Amnesty International Polska.” Amnesty International Polska, 27 Jan. 2022. https://www.amnesty.org.pl/polska-regres-w-dostepie-do-aborcji-zagraza-zyciu-i-zdrowiu-kobiet/
15 “The Convention on the Rights of the Family – International Guarantee in Defence of Families | Ordoiuris.” Ordoiuris.pl, 2018
16 Benazzo, S., (14 July 2021). “Avanguardia Reazionaria | Il Ruolo Di Ordo Iuris Nel Conservatorismo Della Polonia – Linkiesta.it.” Linkiesta.it. www.linkiesta.it/2021/07/ordo-juris-polonia/
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19 Krizsán, A., Roggeband, C., (2019), Gendering Democratic Backsliding in Central and Eastern Europe: A Comparative Agenda, Central European University, CEU CPS Books, p. 145
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22, 45 O’sullivan, M., Krulišová, K., (2023), ‘Women, Peace and Security in central Europe: in between the western agenda and Russian imperialism’, International Affairs, 99(2), pp.625–643. Available at: https://doi.org/10.1093/ia/iiad021
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24 Meret, S., Siim, B., (2013). “Gender, populism and politics of belonging: discourses of right-wing populist parties in Denmark, Norway and Austria,” in Siim, B., Mokre (eds), M., Negotiating Gender and Diversity in an Emergent European Public Sphere, Palgrave Macmillan, 78–96
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26, 27 Jäger, M., Kroppenberg, M., Nothardt, B., & Wamper, R. (2019). #120Dezibel: Frauenrechte oder Antifeminismus? Populistische Diskursstrategien der extremen Rechten und Anschlussstellen im politischen Mainstream. (FGW- Studie Rechtspopulismus, soziale Frage & Demokratie, 2). Düsseldorf: Forschungsinstitut für gesellschaftliche Weiterentwicklung e.V. (FGW). https://nbn-resolving.org/urn:nbn:de:0168-ssoar-68584-6
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