Marilou Ros-Marque
Introduction
Qui n’a jamais entendu, lors d’une manifestation féministe, le refrain puissant : « El patriarcado es un juez. Que nos juzga por nacer. Y nuestro castigo. Es la violencia que no ves» ? Ces paroles du collectif chilien LasTesis, devenues un hymne mondial des luttes féministes, incarnent le combat contre les violences systémiques et patriarcales.
En Amérique latine, ces violences sont anciennes, profondément liées aux structures sociales, économiques et politiques. Depuis le début du XXIe siècle, plusieurs pays de la région ont connu l’émergence de régimes progressistes réunis sous l’étiquette de « socialisme du XXIe siècle », un projet politique initié par Hugo Chávez au Venezuela et poursuivi, dans une certaine mesure, par Nicolás Maduro. Ce mouvement s’inscrit dans un discours d’émancipation issu des idéaux bolivariens. Ces derniers valorisent la souveraineté nationale, l’unité latino-américaine, la justice sociale, la lutte contre les élites oligarchiques et l’aspiration à une intégration régionale fondée sur l’autonomie politique et économique.
Dans cette perspective, les gouvernements de Chávez puis de Maduro ont promu une réorientation anti-néolibérale centrée sur la redistribution des richesses, l’émancipation sociale et la participation populaire. Alors que Chávez a symbolisé cette transformation en réformant le modèle économique et social du Venezuela autour de ces principes, Maduro a poursuivi cette orientation, bien que la crise économique et politique ait profondément complexifié sa mise en œuvre.
Si le Venezuela constitue le cas emblématique de cette dynamique, d’autres pays comme la Bolivie sous Evo Morales ou l’Équateur sous Rafael Correa ont également revendiqué le socialisme du XXIᵉ siècle, adaptant les idéaux bolivariens et la critique du néolibéralisme à leurs propres contextes politiques et sociaux. Par ailleurs, ces gouvernements ont intégré la question du genre dans leur rhétorique politique, en l’inscrivant dans un projet plus large de justice sociale.
Pourtant, le bilan reste largement contrasté. Entre avancées juridiques formelles et pratiques patriarcales persistantes, ces régimes ont souvent instrumentalisé les femmes, marginalisé les féminismes autonomes, et parfois réprimé leurs voix dissidentes.
Dès lors, comment les projets politiques du socialisme du XXIᵉ siècle ont-ils intégré la question du genre, et dans quelle mesure les avancées juridiques, politiques et discursives ont-elles été limitées – voire contredites – par des pratiques de cooptation, une justice patriarcale, des modèles économiques extractivistes et une marginalisation des féminismes autonomes ?
Il convient alors d’analyser, dans une perspective croisant approche juridique, féministe et géopolitique, l’évolution des droits des femmes et des luttes féministes en Bolivie, au Venezuela et en Équateur. Les réformes ont porté des promesses d’émancipation, mais ont rencontré des limites quant à leur application et quant à la répression des mouvements féminins autonomes. Cela crée des interrogations quant au modèle autoritaire et extractiviste qui invisibilise les femmes et suscite des alternatives décoloniales et transnationales.
Des réformes progressistes aux effets ambivalents : genre au cœur du discours politique
Les régimes dits bolivariens, notamment la République Bolivarienne du Venezuela (terme utilisé dans le nom officiel du pays depuis la Constitution de 1999), ont initié d’importantes réformes juridiques et politiques pour affirmer leur engagement envers l’égalité de genre, tout en affichant une volonté d’internationalisation de ces avancées.
Des avancées juridiques notables
Les Constitutions de la Bolivie (2009), du Venezuela (1999) et de l’Équateur (2008) consacrent toutes l’égalité entre les genres. Certaines reconnaissent le travail domestique non rémunéré, les droits des femmes indigènes, ou criminalisent les violences de genre. Des lois spécifiques, telles que la loi organique vénézuélienne sur le droit des femmes à une vie sans violence de 2007 ou la loi bolivienne 348 (2013) contre le féminicide, incarnent une reconnaissance juridique des violences structurelles subies par les femmes.
Ces dispositifs légaux marquent des avancées significatives sur le plan normatif. Cependant, leur mise en œuvre reste largement défaillante : manque de ressources, corruption, faible formation des personnels judiciaires et résistance culturelle au sein même des institutions freinent leur efficacité.
Ainsi, l’écart entre les droits inscrits dans les textes et la réalité vécue par les femmes demeure profond. Le droit semble reconnaître les oppressions, mais ne parvient pas à transformer les pratiques. La loi 348 (2013) prévoit que l’État doit allouer des « ressources économiques et humaines suffisantes » pour son application. Pourtant, un rapport de la Defensoria bolivienne indique des manquements dans les structures : les institutions spécialisées (FELCV – force policière -, juges, fiscalité) ne sont pas toujours opérationnelles, et certains refuges sont absents ou mal dotés. La loi a été promulguée en 2013, mais les analyses pointent des problèmes structurels persistants plusieurs années après (2021-2024), ce qui montre que l’application reste problématique sur le long terme.
Concernant la loi organique sur la vie sans violence de 2007, la Commission interaméricaine des femmes (MESECVI) signale dans son rapport annuel que la réforme de 2015, avec notamment la création du crime de féminicide, était un pas en avant, mais que des obstacles subsistent dans l’application effective. Selon des activistes, il n’y a plus de chiffres officiels détaillés sur les féminicides depuis 2016, ce qui limite l’évaluation de la loi. Ainsi, la loi est de 2007 mais, bien qu’elle ait été réformée en 2014 et en 2021, des critiques persistent sur sa mise en œuvre, la coordination institutionnelle et le manque de transparence à son sujet.
En Équateur, la loi contre la violence à l’égard des femmes et de la famille de 2018 et la Constitution de 2008 reconnaissent explicitement les droits des femmes autochtones et afro-descendantes, et criminalisent les violences de genre. Cependant, selon un rapport du Consejo Nacional para la Igualdad de Género publié en 2023, les ressources allouées restent insuffisantes et l’accès à la justice demeure limité dans les zones rurales et pour les femmes indigènes.
Parité politique et coopération internationale
Les politiques de parité ont permis une augmentation significative de la présence féminine dans les sphères politiques, notamment en Bolivie, où des quotas ont favorisé l’émergence de femmes au Parlement. En 2010, la Bolivie a adopté une réforme constitutionnelle qui a établi des quotas de genre dans les institutions politiques, stipulant que 50% des candidat·es aux élections nationales, régionales et locales doivent être des femmes. Cette mesure a été un élément clef de la loi 164 précitée, qui a été mise en œuvre lors des élections générales de 2014. Avant ces mesures, la représentation féminine au Parlement bolivien était très faible. En 2005, seulement 13% des sièges à l’Assemblée législative étaient occupés par des femmes. Des figures politiques telles que Gabriela Rivadeneira, qui a été présidente de l’Assemblée nationale en Équateur de 2013 à 2017, ou Maria León, qui a notamment été ministre de la Femme et de l’Égalité de genre à la création de ce ministère de 2009 à 2010 au Venezuela, ont incarné cette représentation accrue.
Sur la scène internationale, les gouvernements bolivariens ont signé et ratifié des conventions comme la CEDAW, ce qui témoigne d’un engagement formel en faveur de l’égalité de genre. Cependant, si ces mesures ont permis d’accroître numériquement la présence des femmes dans les Parlements nationaux, les gouvernements et les instances locales, elles ont toutefois souvent fonctionné davantage comme un instrument symbolique que comme un véritable levier de transformation structurelle. En Bolivie, par exemple, malgré l’instauration d’une parité horizontale et verticale dès 2010, la domination persistante des appareils partisans masculins, la violence politique de genre et la marginalisation des femmes autochtones limitent la portée réelle de ces avancées. En Équateur, les quotas introduits dans les années 2000 puis consolidés avec la Constitution de 2008 ont certes facilité l’accès des femmes aux sièges législatifs, sans toutefois modifier en profondeur les rapports de pouvoir au sein d’un système politique fortement centralisé. Au Venezuela, les mesures de parité adoptées progressivement à partir de la seconde moitié des années 2000 ont surtout servi à renforcer un discours officiel valorisant l’égalité, tandis que la sélection des femmes par les partis et le poids du pouvoir exécutif ont restreint leur autonomie décisionnelle. Ainsi, au sein des Parlements, des gouvernements et des structures partisanes de ces pays, la parité s’impose davantage comme une norme affichée que comme un mécanisme capable de redistribuer réellement le pouvoir et de remettre en cause les fondements institutionnels du patriarcat.
Les pays dits bolivariens ont participé à un large éventail de forums multilatéraux consacrés aux droits des femmes. Cette participation s’inscrit dans une temporalité longue, depuis les années 1970, et s’intensifie particulièrement dans les années 2000–2020 avec les gouvernements progressistes. Elle se fait à un niveau élevé : délégations ministérielles, interventions en plénière, présentation de rapports nationaux sur la lutte contre les discriminations et la violence, ou encore prises de position régionale sur les droits économiques et les droits des femmes autochtones.
Parmi les principaux espaces figurent les Conférences mondiales de l’ONU sur les femmes (de Mexico en 1975 à Pékin en 1995, puis les cycles Pékin+5, +10, +15 et +20 qui correspondent aux évaluations périodiques de la mise en œuvre de la Déclaration et Programme d’action de Pékin, adoptée lors de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes), la Commission de la condition de la femme à laquelle ils prennent part chaque année, la Conférence régionale sur la femme de la Commission économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL) depuis les années 1990, ainsi que les instances interaméricaines de l’organisation des États Américains (OEA), notamment la Commission interaméricaine des femmes et les réunions de suivi de la Convention de Belém do Pará. Ils participent également aux Conférences internationales du travail de l’OIT, aux sessions du Conseil des droits de l’homme (EPU), aux forums thématiques de l’ONU Femmes, du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUP) et dans une perspective plus politique, aux rencontres de l’ALBA et au Forum social mondial. Le forum ALBA « El ALBA tiene nombre de mujer » est particulièrement emblématique car il illustre une construction régionaliste autour des droits des femmes, dans la logique idéologique de l’ALBA qui correspond aux principes de solidarité, d’anticapitalisme et de « feminismo popular ». Cependant, la participation à ces forums ne garantit pas automatiquement que toutes les politiques internes respectent pleinement les standards internationaux : certains observateurs critiquent le bilan réel sur les droits humains dans d’autres domaines. Ainsi, leur participation soutenue à ces forums montre un engagement réel, mais dont l’impact dépend largement des capacités nationales d’application.
Entre cooptation et répression : la marginalisation des féminismes autonomes
Malgré une reconnaissance formelle, les féminismes critiques ont souvent été cooptés ou réprimés, notamment lorsqu’ils remettaient en question le pouvoir en place. Le refus d’aborder certains droits fondamentaux, comme l’avortement, illustre la portée limitée de ces réformes.
Instrumentalisation et exclusion des mouvements féministes
Dans les trois pays bolivariens que sont la Bolivie, le Venezuela et l’Équateur, les gouvernements progressistes des années 2006‑2019 ont intégré divers collectifs féministes dans des structures et dispositifs étatiques. En Bolivie, le gouvernement d’Evo Morales a inclus des organisations de femmes paysannes et autochtones dans des unités ministérielles et des réseaux consultatifs, mais leur rôle reste largement subalterne et soumis aux dynamiques partisanes. Au Venezuela, sous Hugo Chávez et ses successeurs, les conseils féministes et le ministère du Pouvoir Populaire pour la Femme et l’Égalité de Genre ont mobilisé les mouvements féministes, mais principalement dans des fonctions consultatives et de légitimation du régime, limitant leur capacité à transformer réellement les politiques publiques. En Équateur, les collectifs féministes ont été associés à l’Assemblée constituante et à des forums d’égalité sous le gouvernement de Rafael Correa, mais leur influence sur la prise de décision reste essentiellement consultative. Dans ces trois contextes, l’intégration des collectifs féministes dans l’État illustre une stratégie visant à renforcer la participation symbolique et la légitimité politique, sans garantir un pouvoir effectif pour transformer en profondeur les structures patriarcales ou les rapports de force institutionnels.
De plus, les mouvements féministes qui remettaient en cause l’autoritarisme, le militarisme ou l’extractivisme du pouvoir en place ont été stigmatisés, marginalisés, voire criminalisés. En Bolivie, le collectif Mujeres Creando, connu pour son féminisme radical et autonome, a été accusé à plusieurs reprises de déstabilisation ou de collusion avec des intérêts étrangers. Parallèlement, d’autres femmes membres de la Confédération des femmes paysannes Bartolina Sisa ou de réseaux consultatifs ministériels, occupaient des postes dans des unités ministérielles ou des organes de conseil sous le gouvernement d’Evo Morales (2006‑2019), avec un rôle souvent secondaire ou subalterne. Au Venezuela, des femmes issues de mouvements populaires ou de collectifs féministes ont été mobilisées par le Ministère du Pouvoir Populaire pour la Femme et l’Égalité de Genre ou par les conseils féministes, sous Hugo Chávez (2009‑2013) et ses successeurs, mais celles qui critiquaient le régime ont été marginalisées ou criminalisées. En Équateur, sous a présidence de Rafael Correa (2007‑2017), certaines féministes engagées dans l’Assemblée constituante ou dans des forums consultatifs ont participé à l’élaboration de politiques de genre, mais les critiques du pouvoir – notamment sur l’extractivisme ou la concentration autoritaire – ont été souvent ignorées ou disqualifiées politiquement. Dans ces trois contextes, la présence de femmes dans des postes officiels sert fréquemment de caution symbolique, légitimant des politiques qui continuent de reproduire des structures patriarcales et des discours nationalistes ou traditionalistes, tout en marginalisant les féminismes critiques et autonomes. L’espace d’expression pour les féminismes critiques se réduit alors considérablement.
Une justice patriarcale : avortement interdit, violences ignorées
L’avortement demeure pénalisé ou extrêmement restreint dans les trois pays étudiés, malgré des mobilisations sociales importantes. En Bolivie, selon Ipas Bolivia, environ 185 avortements clandestins ont lieu chaque jour en 2024, et ce bien que la Cour constitutionnelle ait autorisé l’IVG en cas de viol ou de risque pour la vie depuis 2014. Sa mise en œuvre souffre de sérieux obstacles : peu de personnels de santé appliquent cette décision, et l’avortement non médicalisé demeure l’une des principales causes de mortalité maternelle.
Au Venezuela, l’avortement est toujours largement illégal, sauf quand la vie de la femme est menacée, et l’absence de protocoles cliniques clairs décourage les professionnel·les de santé d’appliquer l’exception légale, ce qui alimente des interruptions de grossesse clandestines à risque.
En Équateur, des organisations féministes et de droits humains, regroupées sous le mouvement Justa Libertad, ont déposé en mars 2024 une demande devant la Cour constitutionnelle pour déclarer inconstitutionnel l’article 149 du Code pénal, qui pénalise l’avortement « consenti ». Dans le même temps, Human Rights Watch a présenté un amicus curiae en août 2024, dénonçant les barrières d’accès à l’avortement même dans les cas légalement autorisés (viols ou risque pour la vie de la femme), notamment du fait d’interprétations restrictives de la loi. Des chercheurs notent également que, malgré certains progrès légaux, notamment via les sentences de la Cour en 2021, subsistent des obstacles culturels et structurels, comme des stigmatisations, objections de conscience, ou manques de ressources sanitaires, ce qui limite l’accès effectif à un avortement sûr.
Contrairement à d’autres pays de la région comme Cuba, les gouvernements bolivariens ont conservé des positions conservatrices sur les droits sexuels et reproductifs, souvent sous l’influence des Églises ou par souci d’alliance avec les secteurs traditionnels. En Bolivie, sous Evo Morales (Movimiento al Socialismo), le débat sur l’avortement a été fortement polarisé. Quand des réformes du Code pénal ont été proposées, comme en 2017 pour élargir les motifs légaux d’avortement, elles ont été massivement contestées par la Plataforma por la Vida y la Familia, un collectif anti-choix avec un fort soutien de l’Église catholique. Evo Morales, bien que se présentant comme décolonial et laïc, a dû faire marche arrière devant l’opposition religieuse puissante.
En Équateur, le président Rafael Correa (2007–2017), malgré son discours « révolutionnaire citoyen », a exprimé des positions conservatrices sur la sexualité. Il a nommé à la tête d’un programme de planification familiale une personne prônant l’abstinence, et s’est opposé à la légalisation de l’avortement même en cas de viol. Sous Correa, la planification familiale s’est recentrée sur la « famille traditionnelle » et la « responsabilité familiale », ce qui reflète une vision influencée par des valeurs catholiques et morales.
Au Venezuela, le régime chaviste/bolivarien a développé des alliances politiques avec des groupes religieux conservateurs : notamment des églises évangéliques qui sont devenues un bloc électoral important du Chavismo. Certains maires chavistes comme celui de Guarenas ont mené des marches « pro-famille traditionnelle » contre l’avortement et les droits LGBTI+, en collaboration avec des mouvements religieux. Par ailleurs, la Conférence épiscopale du Venezuela s’oppose régulièrement à toute réforme pro-avortement ou « idéologie du genre », invoquant la défense de la vie depuis la conception. Le gouvernement de Nicolás Maduro a utilisé cette alliance en partie pour conserver le soutien de ce réseau conservateur : il soutient des programmes destinés aux églises évangéliques (financement d’églises, pasteurs, projets) et retarde ou dissuade les réformes sur l’avortement ou le mariage égalitaire.
Ces contradictions révèlent que, sous couvert de « socialisme bolivarien », ces gouvernements ont souvent sacrifié les droits et la santé sexuels et reproductifs des femmes au profit d’alliances avec l’Église et les secteurs religieux conservateurs, reproduisant ainsi des normes patriarcales et moralistes qui limitent l’autonomie corporelle et politique des femmes.
Les violences faites aux femmes, bien que reconnues juridiquement, sont rarement sanctionnées de manière effective. En Bolivie, selon Ipas, 99,3% des cas de violence domestique restent sans sanction, en raison de rejets, d’abandons ou de classements des plaintes. Le Haut-Commissariat des droits de l’Homme (OMCT) indique que seulement 31% des féminicides recensés entre 2013 et 2020 ont abouti à une condamnation. Au Venezuela, l’impunité est également alarmante : des ONG estiment que 90% des cas de violence contre les femmes ne sont pas poursuivis. Amnesty International indique qu’en 2014, sur plus de 70 000 plaintes de violence de genre, moins de 1% ont abouti à un procès. Concernant l’Équateur, le Comité des droits de l’ONU a souligné en 2024 « les peu nombreuses condamnations pour les crimes de violence sexuelle et de féminicide » malgré des taux de violence élevés. De plus, un rapport, qui s’intitule Informe « Sombra », de la Fondation Défi montre qu’en 2021 il y a eu un féminicide toutes les 44 heures.
Le système judiciaire, imprégné de sexisme, décourage les femmes de porter plainte. En Bolivie, selon la loi 348, la violence contre les femmes est « tolérée » socialement même dans le système judiciaire, où la revictimisation et l’impunité sont fréquentes. Une étude de l’Observatoire bolivien de la sécurité (OBSCD) montre que de nombreuses femmes témoignent des « limites et difficultés » qu’elles rencontrent lorsqu’elles cherchent justice : le parcours judiciaire est perçu comme long, stigmatisant et peu fiable. En Équateur, un rapport de l’ONG Surkuna sur l’accès des femmes à la justice documente « des processus injustes » : les femmes font face à des stéréotypes, à un manque de formation des opérateurs judiciaires et à des obstacles systématiques pour que leurs plaintes soient prises au sérieux.
Les femmes indigènes et rurales en Bolivie, en Équateur et au Venezuela font face à des obstacles considérables pour accéder à la justice en cas de violences, malgré l’existence de lois de protection. En Bolivie, la distance pour se rendre aux tribunaux, les barrières linguistiques et le manque de prise en compte des réalités culturelles des communautés quechua ou aymara limitent l’application de la loi 348. Les autorités des juridictions indigènes interviennent rarement dans les affaires de violence domestique, laissant de nombreuses femmes sans recours réel. En Équateur, les provinces rurales comme Chimborazo illustrent les contraintes géographiques, linguistiques et économiques qui empêchent les femmes indigènes de porter plainte. Les systèmes judiciaires officiels sont souvent éloignés et inaccessibles, tandis que les juridictions autochtones, bien qu’existantes, ne garantissent pas toujours une prise en charge équitable. Au Venezuela, les femmes indigènes se heurtent à des infrastructures judiciaires insuffisantes dans les zones isolées, à des barrières linguistiques et à des discriminations socio-économiques. Les rapports de la CEDAW et d’ONG locales signalent que ces obstacles structuraux rendent leur accès à la justice quasi inexistant.
Ces données révèlent que les femmes indigènes et rurales sont doublement marginalisées : victimes de violences structurelles et exclues des mécanismes de protection juridique. Garantir un véritable accès à la justice pour elles exige des réformes interculturelles profondes – traduction juridique, justice communautaire formalisée, proximité des services – et surtout une reconnaissance pleine de leur voix, de leur culture et de leurs droits en tant que femmes.
Les avancées formelles masquent une profonde inertie structurelle et un désengagement étatique persistant sur ces enjeux fondamentaux. Pour combler ces lacunes, les organisations de la société civile et les collectifs féministes jouent un rôle central, agissant comme des relais indispensables. En Bolivie, des ONG comme Coordinadora de la Mujer, Mujeres Creando et le Centro de Promoción de la Mujer Gregoria Apaza accompagnent les femmes dans leurs démarches judiciaires, fournissent un soutien psychosocial et mènent des campagnes de sensibilisation dans les zones rurales et indigènes. Elles documentent également les cas de violence là où les institutions publiques échouent, devenant de facto un supplément de l’État. En Équateur, des associations telles que Fundación Desafío et Surkuna interviennent directement dans les communautés autochtones pour offrir un accès légal, former des agentes locales et assurer le suivi des cas de féminicide ou de violences sexuelles, compensant l’absence ou l’inefficacité de la justice étatique. Au Venezuela, où les institutions sont souvent défaillantes, des collectifs comme Acceso a la Justicia et Cofavic deviennent le principal recours pour les femmes, en particulier dans les zones rurales et indigènes. Ils fournissent un accompagnement juridique, documentent les violations et assurent une médiatisation des cas ignorés par l’État.
Ces organisations démontrent que, face à l’inefficacité ou à l’absence de l’État, la société civile joue un rôle crucial pour protéger les femmes et défendre leurs droits. Cependant, leur intervention souligne également l’urgence de renforcer les institutions publiques et d’assurer que l’accès à la justice ne dépende pas uniquement de l’initiative associative, afin de garantir une justice réellement universelle et équitable.
Extractivisme et autoritarisme : une invisibilisation structurelle des femmes
La persistance d’un modèle économique extractiviste et la crise des services publics ont eu des conséquences profondes, tandis que des réseaux transnationaux féministes tentent de proposer des alternatives.
Crise, extractivisme et précarisation des femmes
Le modèle économique dominant, fondé sur l’exploitation intensive des ressources naturelles (pétrole, gaz, mines, etc.), a profondément affecté les femmes, en particulier les communautés rurales et autochtones. En Bolivie, le gaz naturel, le pétrole et les minerais (argent, étain, cuivre, lithium) constituent des piliers de l’économie. Les hydrocarbures représentent environ 22% des exportations et 40% des recettes fiscales, tandis que le lithium, extrait principalement dans le salar d’Uyuni, demeure sous-exploité industriellement. Au Venezuela, le pétrole du bassin de l’Orénoque et l’or extrait dans l’Arc minier constituent l’épine dorsale de l’économie. La production pétrolière et minière génère des revenus significatifs, mais les communautés autochtones et rurales subissent les impacts environnementaux et sociaux sans bénéficier des richesses générées. En Équateur, le pétrole dans l’Amazonie orientale et l’exploitation de minerais comme le cuivre et l’or (projets Mirador et Fruta del Norte) apportent des revenus importants : les recettes pétrolières représentaient environ 12,3% du PIB en 2022 et les exportations minières 2,78 milliards de dollars.
Ces projets extractivistes entraînent des déplacements forcés de population, la destruction des écosystèmes et la rupture des liens communautaires. Les femmes, souvent responsables des tâches liées à l’eau, à la terre ou à la santé, se retrouvent en première ligne des effets délétères de ces politiques. Au Venezuela, la crise économique et sociale a provoqué une explosion de la mortalité maternelle, de la malnutrition infantile et de l’exode forcé, affectant de manière disproportionnée les femmes. Ces violences systémiques sont invisibilisées dans les discours officiels, au nom du développement ou de la souveraineté nationale. L’État, tout en se réclamant du progrès social, reproduit des logiques coloniales d’exploitation des territoires et des corps.
Vers des féminismes transnationaux, décoloniaux et autonomes
Face aux violences multiples, aux politiques extractivistes et aux crises sociales, des mouvements féministes autonomes se sont organisés dans les pays bolivariens et en réseaux transnationaux pour proposer des alternatives politiques, sociales et écologiques. Ces féminismes décoloniaux articulent une critique radicale du patriarcat, du capitalisme et de l’impérialisme, s’ancrant dans les luttes locales des femmes indigènes, paysannes et afrodescendantes. En Bolivie, des collectifs comme Mujeres Creando et des féminismes communautaires andins défendent la cosmovision autochtone (“Buen Vivir”) et l’autonomie politique, en refusant la cooptation étatique et en revendiquant la reconnaissance des savoirs traditionnels. En Équateur, les femmes Kichwa, Waorani ou Shuar se mobilisent contre l’extractivisme pétrolier et minier en Amazonie, combinant défense du territoire, transmission intergénérationnelle et cyberféminisme. Au Venezuela, des militantes affiliées à la Red de Feminismos Descoloniales dénoncent le capitalisme extractiviste et l’impérialisme, tout en construisant des espaces d’auto-organisation pour les femmes vulnérables dans un contexte de crise sociale et sanitaire.
Ces mouvements ont émergé progressivement depuis les années 2000, avec une structuration transnationale plus marquée à partir de 2008 qui est un moment charnière où l’institutionnalisation étatique des mobilisations féminines rencontre les premières recompositions socio-économiques. Ils visent à créer des formes d’émancipation qui ne dépendent pas des États, des ONG ou des modèles féministes occidentaux, tout en tissant des solidarités entre pays et communautés. Les actrices de ces mouvements incluent des lideresas indigène – soit des femmes autochtones leaders qui jouent un rôle central dans leurs communautés et dans les mobilisations sociales et politiques -, des intellectuelles décoloniales et des jeunes militantes numériques, opérant dans des régions comme l’Amazonie et les Andes.
Leur radicalité réside dans le refus d’un féminisme compatible avec l’ordre établi et dans l’exigence d’une transformation systémique : construire des alternatives locales et globales qui articulent droits des femmes, défense des territoires, écologie et savoirs autochtones, en refusant l’imposition de modèles externes et en s’opposant aux structures de domination héritées du colonialisme. Ces féminismes décoloniaux illustrent ainsi une résistance plurielle, à la fois enracinée et transnationale, capable de penser et de construire un autre monde depuis les marges pour penser une transformation radicale de nos sociétés.
Les gouvernements de gauche en Amérique latine ont échoué à reconnaître l’autonomie politique du mouvement féministe et ont préféré une émancipation sous contrôle d’État. Le féminisme, s’il veut être libérateur, ne peut dépendre d’un régime autoritaire, même de gauche. Il doit être anticapitaliste, antipatriarcal et anti-autoritaire.
Face à ces contradictions, une réflexion s’impose pour penser l’avenir des luttes féministes dans les contextes latino-américains. L’enjeu central consiste à construire des mouvements capables d’articuler les expériences locales, les résistances communautaires et les dynamiques transnationales, tout en évitant les pièges de la cooptation institutionnelle ou de l’instrumentalisation partisane. Les féminismes populaires, décoloniaux et communautaires, qui émergent avec force dans toute la région, ouvrent justement des voies alternatives : ils revendiquent une transformation structurelle ancrée dans les territoires, dans les pratiques d’autogestion, dans la défense des biens communs et dans la critique radicale des modèles de développement extractivistes. Ces perspectives invitent à repenser la démocratie elle-même : non plus comme un simple agencement institutionnel, mais comme un processus vivant de participation, de conflictualité créatrice et de construction collective d’un horizon d’émancipation véritable.
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