Entretien avec la Fondation des Femmes

 

08.03.2021

Entretien réalisé par Emma Rinaudo-Dome avec Anne-Cécile Mailfert

Anne-Cécile Mailfert est une militante féministe française, ancienne porte-parole d’Osez le féminisme. Depuis 2016, elle est la présidente de la Fondation des femmes – structure de référence en France pour la liberté et les droits des femmes et contre les violences dont les femmes sont victimes.

IGG : Tout d’abord, quelle est la raison d’être de la Fondation des Femmes ? quel est le moteur de votre action ?

Les inégalités en termes de droits des femmes stagnent à des niveaux inacceptable en France. Seul, 0,006 % du budget de l’État est consacré aux droits des femmes.

La raison d’être de la Fondation des Femmes c’est d’augmenter les moyens alloués aux droits des femmes. Plus particulièrement, notre mission est de lever des fonds pour soutenir des initiatives impactantes en faveur de l’égalité femmes / hommes partout en France.

Ce que l’on souhaite c’est mettre un terme aux violences faites aux femmes et aux inégalités et on pense que c’est en augmentant les moyens à dispositions des associations et des mouvement féministes qu’on va y arriver.

IGG : Ou en est-on en termes d’égalité femme/homme en ce début 2021 en France ?

La situation des femmes en France est loin d’être idéale. Tout d’abord en termes d’inégalités salariales on est encore aujourd’hui à environ 24% d’inégalités de revenus entre les femmes et les hommes. Une fois à la retraite on passe à 40% d’inégalités. Sur le plan personnel, les femmes font toujours environ 80% des tâches ménagères et domestique. Au niveau des violences faites aux femmes on est à 95 000 femmes victimes de viol ou tentative de viol par an, et plus de 200 000 femmes qui ont été victimes de violences conjugales en 2020. Par ailleurs, on a eu 90 féminicides sur l’année 2020, c’est un chiffre pour le coup un peu dessous des années précédentes. On serait donc plutôt sur une amélioration sur le plan des féminicides conjugaux, soit le meurtre de femmes par leurs conjoint, à voir si elle se confirme.

Il y a encore beaucoup de travail à faire en France pour l’égalité femmes/hommes. C’est pour cela d’ailleurs qu’on a créé la Fondation des Femmes. De plus en plus de gens, commence à se rendre compte que c’est insupportable que la situation des femmes soit aussi mauvaise dans un pays comme le nôtre. Ainsi, ils souhaitent s’engager, souhaitent faire, souhaitent soutenir, souhaitent faire des dons pour aider les associations sur le terrain qui œuvre pour les femmes.

IGG : En quoi le triptyque : aide financière, juridique et matériel est essentiel pour avancer en termes d’égalité femmes / hommes et lutter efficacement contre les violences faites aux femmes ?

Quand on analyse les besoins sur le terrain des associations féministes, on se rend compte qu’elles ont la tête dans le guidon. Elles font des miracles avec trois bouts de ficelles. Ainsi, elles ont besoin de plus de ressource. Le nerf de la guerre c’est déjà l’argent, son attribution. Il faut que les associations aient des ressources financières pour pouvoir embaucher, développer des projets, innover, se lancer dans d’autres villes.

Ensuite, bien qu’on parle de « droits des femmes », bon nombre d’associations n’ont en réalité pas d’accès à des ressources juridiques. Elles n’ont pas forcément sous le coude des avocates pour accompagner les victimes, soit pour comprendre les lois, l’environnement ou encore pour agir en justice à travers des contentieux stratégiques1]Un litige stratégique implique de sélectionner et d’apporter une affaire devant la cour dans le but de créer une évolution sociale de grande ampleur.. Il est donc important que ces associations puissent avoir accès à ces ressources juridique et c’est ce que nous mettons en place avec la Fondation des Femmes.

Enfin, on leur apporte aussi de l’aide matérielle car tout particulièrement dans les grandes villes les loyers peuvent être élever. Pour pallier cela, notamment à Paris on a ouvert la cité audacieuse qui est le premier lieu dédié au rayonnement des associations qui œuvre pour l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est un lieu dans lequel on peut avoir des bureaux quand on est une association, on peut recevoir des femmes dans des permanences, on peut faire des expositions. Le public est extrêmement bienvenu dans cet endroit.

IGG : Quelle autre levier jouer pour une lutte optimale pour l’égalité femmes/hommes ?

Les trois leviers aide financière, matérielle et juridique ce sont les missions de la Fondation des Femmes, à travers ces moyens supplémentaires qu’on apporte ont permet aux associations de développer leurs actions.

Les associations sur le terrain vont, elles avoir d’autres outils. Grâce à l’argent qu’on leur donne les associations vont par exemple pouvoir former. D’ailleurs, la Fondation des Femmes mène un grand projet qui s’appelle Stand Up contre le harcèlement, en partenariat avec l’ONG Hollaback ! et financé par L’Oréal Paris qui vise à former 120 000 à comment réagir face harcèlement de rue. Ce programme permet d’avoir des bons réflexes si jamais on se retrouve en situation de témoin ou de victime. Ainsi la formation est une manière d’agir. Ensuite, une autre manière d’agir c’est accompagner les femmes. La Fondation des Femmes finance par exemple l’ouverture de maison des femmes ou encore des ateliers de reconstruction pour accompagner les femmes victimes de violences. Si elles souhaitent avoir de l’aide, il faut absolument que les femmes aient accès à des lieux où il a un accompagnement de qualité près de chez elles. L’action peut aussi passer par la mobilisation, le plaidoyer. Pour ce faire, l’accessibilité des associations féministes à des ressources juridiques est essentielle pour qu’elles puissent comprendre les lois, mieux peser sur les parlementaires, et suivre l’ensemble des travaux parlementaires pour être le plus réactive possible.

IGG : On fait le report d’une diminution de 38% des féminicides en 2020. Est-ce suffisant pour parler de diminution des violences faites aux femmes ? 

Alors non, c’est juste de le remarquer, la baisse des féminicides ne veut pas dire la baisse des violences. Les féminicides conjugaux c’est l’expression la plus violente et c’est un peu la phase terminale de la violence conjugale. En 2020, les femmes ont probablement été mieux protégé au pire moment de la violence. Or, ça ne veut pas dire qu’elles ont été moins victime de violence, d’ailleurs on le voit en 2020, c’est le paradoxe de l’année, il y eu moins de féminicide et pourtant il y a plus de violence. Il faut faire attention parce que protéger de la forme la plus extrême de violence ne veut pas dire empêcher les violences.

En tant que féministe nous ce que l’on souhaite c’est qu’’il n’y ait plus de violence du tout. On ne veut pas juste empêcher les femmes d’être tuer même si c’est important on veut qu’à la fin il n’ait plus de violence, ni sexuelle, ni physique, ni morale, ni économique envers les femmes. On veut qu’elles puissent être libre et autonome et pour cela il faut absolument qu’on est d’autre mesure, outre la protection des femmes, des mesure de prévention, de formation et d’éducation des jeunes et des moins jeunes pour pouvoir éviter les violences faites aux femmes.

IGG : L’intervention et la priorisation de la lutte contre les violences faites aux femmes par le gouvernement lors du premier confinement a eu un effet positif sur la réduction des féminicides. Pourtant, vous tirez la sonnette d’alarme sur l’intervention insuffisante de l’État. Qu’attendez de la part des pouvoirs publics ? 

Il y a eu une parenthèse un peu exceptionnelle pendant le premier confinement où on a eu une priorisation des affaires de violences faites aux femmes qui a été donné par la justice et par la police. On a eu une priorisation politique de la part du ministre de l’intérieur Monsieur Castaner qui a demandé à ses troupes une réactivité importante sur les cas de violences intrafamiliales pour pallier la situation explosive. Même chose du côté de la ministre de la justice de l’époque Madame Belloubet qui a souhaité une réaction irréprochable de la part de la justice et surtout une priorisation de ces dossiers sur d’autres pour qu’il soit traité extrêmement rapidement. Or cette situation, c’est ce qu’on a toujours demandé de la part des pouvoirs publics, et c’est ce qu’il s’est passé pendant quelques semaine en France. Les résultats ont été très bon parce qu’alors même que les violences ont augmenté, le fait que la police et la justice soit extrêmement réactif ça a permis de protéger beaucoup de femmes des formes les plus extrêmes de violences. La réaction des associations, de la Fondation des Femmes a aussi énormément contribué à cela puisqu’on a réussi créer une chaine de solidarité très forte et à voir une prise en charge globale des femmes victimes entre la plainte, la justice, l’hébergement et l’accompagnement social. On a réussi à faire quelques choses d’assez idéal pour protéger les femmes des formes les plus extrême de violence.

Cependant, attention car ça a été une parenthèse qui nous paraît malheureusement aujourd’hui en train de se refermer. En effet, depuis que le nouveau ministre de l’intérieur Gérald Darmanin est en poste, la priorisation des affaires de violences faites aux femmes n’est plus d’actualité. Bien au contraire on a entendu beaucoup d’autres types de priorités. Même chose du côté de la justice puisque le nouveau ministre de la justice Monsieur Dupont Moretti, n’est pas forcement extrêmement dynamique par rapport à ce sujet-là non plus. Malheureusement quand on dépriorise, on fait passer ce sujet derrière d’autres. Or quand les femmes victimes de violences passe derrière d’autres sujets ça reviens a leurs dire « revenez demain matin madame ». Ça suppose que leurs plaintes n’est pas instruite, qu’elle n’est pas suivie, que leur dossier sera traité dans plusieurs mois ou encore que les bracelets électroniques pour les conjoints violents on verra plus tard. Dès qu’on perd du temps, dès qu’on n’est pas suffisamment réactif ce sont des femmes en danger de mort. Quand on n’est pas extrêmement attentif et réactif sur ces sujets, les hommes violents sont extrêmement dangereux, ils peuvent passer à l’acte et malheureusement passe à l’acte.

IGG : Pouvons-nous dire que la crise sanitaire a accentué l’invisibilité et la vulnérabilité des femmes ?

Je ne dirais pas que la crise ait augmenté l’invisibilité des femmes. Pendant la crise sanitaire on a beaucoup parler de violences faites aux femmes. Cette communication importante a été une victoire pour nous féministes, puisque ça nous paraît évident qu’il y ait des violences intra familiale. Or, toute la population n’est pas forcement totalement consciente des problématique qui existe. Le fait que ce sujet soit sur le devant de la scène en termes de communication a permis de sensibiliser davantage. Avec la crise par exemple, on a vu que les métiers en première ligne, les plus essentiels été à très forte majorités occupé par des femmes. Les caissières, les infirmières, les médecins, l’ensemble des métiers du service et du care qui ont été essentiel. Ainsi, ce sont des femmes qui ont été en première ligne de la covid. Pour cela, je ne dirais pas que les femmes ont été invisible partout.

Elles ont surtout été invisibles dans les lieux de décisions, aux endroits dans lesquels ont prenait les décisions pour la conduite de cette crise. Quand on regarde la composition du conseil de défense ou du comité sanitaire on voit que les femmes sont carrément absente soit en minorité. Les décisions continuent pour la plupart en France d’être prise par des hommes entre hommes.

Ensuite, on se pose beaucoup de questions nous à la Fondation des Femmes sur la manière dont on va relancer l’économie. Il nous semble essentiel de penser les questions de genre dans la manière dont on va relancer les choses. Notre pays traverse une crise qui est inédite. Or une crise c’est aussi une opportunité de reconstruire les choses différemment. Les questions à se poser sont donc dans quoi on va investir, comment on va investir pour redévelopper les choses. Si on fait attention au genre et qu’on relance l’économie en ayant conscience de la perspective de genre on peut gagner des années sur le progrès en faveur de l’égalité femme/homme.

IGG : A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, vous lancer la campagne #regardemoibien, pouvez-vous m’en parler davantage ?

L’objectif de cette campagne c’est de lutter contre l’indifférence dont son victime les femmes. Les femmes sont plutôt visibles, on les a vu être médecins, infirmières mais les questions à se poser c’est, est-ce qu’on les a vraiment entendus ? est-ce qu’elles ont vraiment eu la capacité de donner leur avis ? est-ce que cet avis a été pris en compte ?

Dans d’autres proportions : est-ce que quand les femmes se sont mobilisées pour le droit à l’ivg ou pour la répartition des taches ménagères dans leurs couples on les a entendus ? Est-ce lorsqu’elles portent plainte on prend en compte leurs plaintes ?

L’idée c’est de dire les femmes sont là mais est ce qu’on les a bien regardés ? est-ce que vous les avez bien regardés ? Le hashtag « regarde-moi bien » c’est les femmes qui disent je suis là, j’existe. M’as-tu bien regardé, m’as-tu considéré, m’as-tu respecté ? Cette injonction regarde-moi bien c’est pour nous une manière d’accompagner les femmes et les mouvements féministes, qui sont aujourd’hui très fort, très important, mais qui sont encore trop peu considéré. Combien de fois il va falloir qu’on tweet #metoo pour qu’on s’attèle à réduire a 0 le nombre de femmes violés en France ? Combien de fois les femmes vont devoir demander une augmentation de salaire pour qu’on arrive à une égalité salariale ?

On est dans ce moment où les femmes parle, existe, porte plainte, disent qu’elles souffrent, qu’elles sont victimes d’inégalité et en face ce que l’on souhaite c’est une réelle prise en compte. Cette campagne c’est vraiment l’idée de valoriser les combats, les revendications, tout ce que les femmes arrivent à faire, leurs énergies pour toutes leurs mobilisations actuelles.

IGG : À l’occasion de cette campagne vous publiez un manifeste qui vise à promouvoir l’action engagée. Quelles options s’offrent à nos lectrices et lecteurs pour agir à vos côtés ? Comment pouvons-nous, citoyen.ne, améliorer la situation des femmes ?

Cette campagne vise aussi à créer une communauté de citoyen et de citoyenne engagée qui vont pouvoir servir de caisse de résonnance à toutes ces femmes et leurs revendications. Ce manifeste explique à quel point il faut regarder les femmes quand elles disent non, quand elles sont en première ligne, quand elles parlent, quand elles refusent de tout gérer dans le foyer, quand elles portent plaintes. On souhaite qu’on les regarde, qu’on les entende et qu’on les soutienne. En signant le manifeste on donne son adresse mail et ensuite nous à la Fondation des Femmes on enverra régulièrement des propositions de relai et d’action de mobilisation qu’on verra passer un peu partout en France.

IGG : Quels sont les objectifs de 2021 ? Les grands projets portés par la FDF ?

En 2021 la Fondation des Femmes se restructure autour de 6 programmes très stratégique, très important. Parmi ces programmes, on a le dispositif Stand UP qui concerne la sensibilisation au harcèlement de rue et qui vise à former 120 000 personnes. Un programme qui s’appelle abri d’urgence qui vise à financer plus de 10 000 nuitées de qualités pour les femmes victimes de violences qui ne trouverais pas d’endroit dans les dispositifs d’état. Ou encore le programme Les audacieuses qui a pour vocation de sensibilisé 10 % de la population française au message et au proposition des associations sur les droits des femmes. On a comme ça 6 programmes avec des objectifs assez précis en termes d’impact qu’on cherche à avoir sur l’année 2021.

C’est l’année de nos 5ans, on a donc un calendrier très chargés. On est très ambitieuse pour la suite et on espère qu’on va pouvoir être soutenu. C’est très important à la fois à travers ce manifeste publié à l’occasion de la campagne mais également à travers les dons. Le soutien financier est primordial pour la Fondation des Femmes, on ne fonctionne que parce qu’on a des dons et on peut soutenir des initiatives partout en France que parce qu’on a ces dons. Ainsi, il faut nous soutenir, ça nous permettra ensuite de développer tous ces projets et dans développer d’autres par la suite.

References   [ + ]

1. Un litige stratégique implique de sélectionner et d’apporter une affaire devant la cour dans le but de créer une évolution sociale de grande ampleur.

Pour citer cet article : “Entretien avec la Fondation des Femmes”, 08.03.2021, Institut du Genre en Géopolitique.

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