Entretien avec ILGA World

03.30.2021

Entretien réalisé par Alice Apostoly & Déborah Rouach

Julia Ehrt: ILGA World a été fondée en 1978, nous sommes une organisation basée sur l’adhésion des membres, ce qui signifie que nous avons des membres partout dans le monde. Tous nos membres sont des associations. Nous avons aujourd’hui plus de 1 600 membres dans presque 160 pays : on ne couvre pas le globe entier, mais presque. Notre objectif principal est de travailler avec la communauté que nous servons ainsi que nos membres. Nous promouvons aussi beaucoup de mesures dans le contexte de l’ONU et d’institutions de droits humains, bien sûr toujours avec une perspective mondiale.

C’est pour cela que nous sommes basés à Genève, où siège le Conseil des droits de l’homme et où les organes conventionnels sont situés : c’est avec eux que nous travaillons le plus souvent au sein de l’ONU. En ce moment, 11 personnes travaillent à ILGA World. Je suis la directrice des programmes, ce qui signifie que je gère le programme de l’organisation : mon équipe est composée de moi et de quatre autres collègues qui travaillent dans le concret. Chacun de ces quatre collègues a alors un stagiaire qui travaille avec eux. Les quatre secteurs qu’ils couvrent sont d’abord l’Examen périodique universel du Conseil des droits de l’homme et les entreprises et lieux de travail LGBTI ; un deuxième collègue travaille sur les organes conventionnels et les procédures spéciales, en se concentrant sur les questions du genre et les entraînements, même s’il a été difficile récemment de travailler sur ce dernier aspect à cause de la pandémie. Puis nous avons notre chercheur, Lucas, qui produit les rapports étatiques sur l’homophobie, qui est notre document d’autorité légale pour toutes les questions d’orientation sexuelle dans tous les Etats-membres de l’ONU.

Nous venons d’ajouter les territoires non-indépendants à notre analyse, cela inclut des territoires comme le Groenland, Taïwan ou Hong Kong, où la situation légale peut différer de celle de l’Etat à laquelle ils appartiennent. Enfin, nous avons un nouveau programme sur l’identité de genre, l’expression de genre et les caractéristiques sexuelles, qui est gérée par notre quatrième collègue.

En ce qui me concerne, je fais partie de Trans Organizing en Europe, j’ai été directrice exécutive de Transgender Europe, et je travaille pour ILGA World depuis un peu plus de deux ans.

IGG : Merci beaucoup, c’est une présentation très exhaustive. Depuis la création de ILGA World il y a maintenant plus de 40 ans, quels ont été ses développements les plus importants ?

Julia Ehrt : Evidemment, je ne peux pas parler de l’entièreté de l’existence d’ILGA World parce que j’étais très jeune à sa création. Néanmoins, je pense que la direction dans laquelle nous avons évolué à travers ces 40 ans est une constante augmentation de l’auto-organisation des communautés LGBTI à travers le globe, ainsi que plus ou moins de constants développements légaux et sociaux positifs. Il y a des exceptions : certaines évolutions sont plus conséquentes dans certaines parties du monde. Mais si l’on prend une perspective globale et au long terme, je pense que l’on peut dire que la situation légale et sociale des personnes LGBTI, ou comment elles sont acceptées par la société, a été positive dans les 40 dernières années.

En réalité, je pense que dans une grande partie du monde, le progrès et les changements qui ont eu lieu pendant cette période sont incroyables. On est passé d’une population majoritairement criminalisée à protégée dans un nombre d’Etats qui ne cesse de grandir. En 1978, je crois, aucun des membres de l’ONU ne protégeait les personnes LGBTI contre la discrimination, alors qu’en 2020 (date de publication de notre rapport), 81 Etats les protègent de la discrimination à l’emploi sur base d’orientation sexuelle. C’est la moitié des Etats membres de l’ONU. Evidemment, vous imaginez bien qu’il reste beaucoup à faire, mais cela reste assez impressionnant et frappant.

Un autre aspect qui est aussi important et qui s’est développé dans les dix dernières années est que, d’une certaine façon, l’organisation de la communauté a commencé par mouvement collectif qui acceptait les identités et les personnes LGBTI, et s’est développée pour unir à nouveau ce mouvement, tout en étant conscient des différences au sein de la communauté et conscient que cette lutte ne se termine pas avec le mariage pour tous. Il y a d’autres problèmes dont on doit s’occuper aussi, et c’est quelque chose qui est facilement observable dans les dix dernières années. Cela se voit à travers la montée du militantisme de la communauté transgenre, ainsi que la sensibilisation à la cause intersexe qui gagne en visibilité. On réalise aussi que, avec ces développements positifs, les femmes sont souvent les perdantes dans la société civile : depuis des décennies, leurs problèmes sont oubliés dans l’activisme LGBTI. Je pense que l’on s’en rend de plus en plus compte.

IGG : Depuis quand les mouvements et organisations LGBTIQ émergent-elles dans le monde et en Europe ?

Julia Ehrt : Depuis quand ? C’est une bonne question. Je suis basée à Berlin, et je pense que je remonterais aux années 20. Magnus Hirschfeld, un scientifique allemand qui est très souvent cité, soutenait la cause et se battait politiquement pour dire que les personnes gays et lesbiennes ne devraient pas être considérées comme malades, et c’était il y a 100 ans. Evidemment, le monde s’est détérioré après les années 20 et 30, et même à cette époque Berlin se démarquait d’une certaine façon, mais je pense que notre mouvement remonte au moins à cette époque, et probablement même plus tôt. Néanmoins, comme je l’ai mentionné, la Seconde Guerre mondiale a causé une chute de la cause, et il a fallu du temps pour la revitaliser, surtout en Europe. Je pense aussi que l’Europe, en tant que puissance coloniale clé, a engendré beaucoup de dommages dans une grande partie du monde. C’est alors difficile de dire quels types de mouvements LGBTI (ou du moins des mouvements qu’on appellerait LGBTI aujourd’hui) existaient dans d’autres parties du monde. Bien sûr, dans les temps modernes et les dernières 40 années, il y a eu une constante montée de l’auto-organisation LGBTI, et je pense que l’on peut le constater partout dans le monde même s’il y a évidemment des exceptions, comme en Arabie Saoudite ou d’autres tels endroits.

IGG : Comment les constitutions se chargent-elles de la protection contre les crimes, insultes et discriminations liées au genre ou à l’orientation sexuelle, si elles le font ?

Julia Ehrt : Ma réponse honnête est que, en ce qui concerne le genre, je ne sais pas vraiment. Je me dis que la plupart des constitutions dans le monde protègent ses citoyens des discriminations liées au genre. Probablement pas toutes, mais la majorité le font sûrement. Quant à l’orientation sexuelle, le nombre d’Etats qui protègent contre cette forme de discrimination tombe à seulement une poignée. Et lorsqu’on parle d’identité de genre, ce nombre descend encore plus, à 2 ou 3. Je pense qu’aucun Etat ne protège les personnes intersexes dans leur constitution. Malte est peut-être une exception [NB : Les enfants intersexes à Malte sont les premiers dans le monde à être protégés des interventions médicales cosmétiques, grâce au Gender Identity, Gender Expression and Sex Characteristics Act, qui est devenu une loi en 2015]. Néanmoins, il y a d’autres types de documents qui protègent légalement les personnes LGBTI. 81 Etats protègent les droits LGBTI au travail, et 91 (à un membre près de la moitié des Etats-membres de l’ONU) protègent de la discrimination sur l’orientation sexuelle.

IGG : Quels pays sont les plus dangereux pour les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles ou cisgenres ?

Julia Ehrt : Encore une fois, je pense que c’est une question complexe, car il y a deux aspects importants à prendre en compte pour y répondre. Le premier est l’aspect légal : c’est relativement simple d’identifier quels Etats sont les plus dangereux d’une perspective légale. Mais après, il y a l’aspect social, de sécurité qui n’est pas forcément lié à la situation légale.

Donc, d’un point de vue légal, il y a 6 Etats dans le monde qui imposent une peine de mort sur les relations consentantes entre deux adultes du même sexe. Plusieurs d’entre eux appliquent ces peines. Dans six autres Etats, en vertu de l’application de la Charia, on peut être exécuté pour la même raison. Donc je dirais que ces douze pays sont les plus dangereux quand on n’est pas hétérosexuel.le. Mais je dois dire que c’est l’acte sexuel en lui-même qui est criminalisé plutôt que l’orientation sexuelle. Bien sûr, dans beaucoup de cas, la criminalisation des actes sexuels est utilisée pour criminaliser la personne, même s’il n’y a pas eu d’acte. Mais officiellement, seulement l’activité sexuelle peut être punie. Les Etats qui imposent une peine de mort sont par exemple l’Iran, l’Arabie Saoudite ou le Yémen. Le Soudan du Sud était le dernier de cette liste jusqu’à l’année dernière : même s’il punit toujours les relations consentantes entre deux adultes du même sexe, la peine de mort a été supprimée. Voilà pour l’orientation sexuelle.

Il y a une longue liste de 69 Etats qui criminalisent la transidentité d’une certaine façon, ce qui peut aller de la prison (de quelques mois à la perpétuité) ou de la flagellation publique à la peine de mort. 13 Etats criminalisent explicitement les personnes transgenres. La plupart de ces lois se basent sur la Charia, qui criminalise le travestisme. Parmi ces Etats, on compte le Liban, la Malaisie, l’Arabie Saoudite et d’autres.

D’un point de vue social, c’est beaucoup plus difficile à évaluer, surtout si l’on inverse la situation. Ce n’est pas parce que la situation légale est optimale que l’Etat est sûr pour les personnes LGBTI, et c’est aussi une question de qui est en sécurité. En général, beaucoup d’Etats européens sont considérés comme sûrs, mais en réalité ce n’est vrai que si vous êtes blanc ou de classe moyenne. Si vous êtes issu.e de l’immigration, si vous êtes handicapé.e ou même si vous êtes une femme, cela change la situation. Donc même des Etats considérés comme sûrs ne sont sûrs que pour une partie de notre communauté. Puis, il faut distinguer si le pays est sûr pour seulement les personnes gays et lesbiennes ou s’il l’est aussi pour les personnes trans et intersexes, et encore une fois cela complique la question de ce qu’il faut considérer.

Par exemple, cela fait des années que le Brésil est le pays qui compte le plus de meurtres de personnes transgenres. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que le Brésil est l’endroit le plus dangereux pour les personnes trans : il y a beaucoup de raisons qui font que le Brésil arrive en tête de ces statistiques, et l’une d’entre elle est que le pays a une communauté trans très dynamique et à grande visibilité, et cette visibilité engendre beaucoup de meurtres. Cette auto-organisation signifie que beaucoup de meurtres sont signalés. Néanmoins, cela ne veut pas dire que rien ne se passe si vous allez dans un Etat qui compte peu de signalements : peut-être que ces meurtres ne sont pas signalés parce que personne ne prend la peine de le faire ou parce qu’il y a très peu de personnes trans connues. C’est une question très compliquée.

IGG : A ce propos, je voudrais ajouter quelque chose : je ne sais pas si c’est toujours vrai, mais j’étudiais la condition des femmes en Iran et j’ai vu qu’il est possible pour les Iraniens de changer leur genre et de se faire opérer pour une réassignation sexuelle, même si la Charia est appliquée dans le pays.

Julia Ehrt : Oui, vous avez raison, c’est autorisé. Mais en général, on parle de cette opération comme d’un remède pour l’homosexualité. Donc la transition légale et médicale d’un genre à un autre, souvent d’homme à femme je pense, est autorisée mais seulement si la personne devient hétérosexuelle. Souvent, il y a des cas documentés d’hommes gays qui ont été forcés à changer leur genre pour éviter d’être persécutés. L’Iran est un des Etats qui imposent une peine de mort pour les activités sexuelles consentantes entre deux adultes de même sexe, donc on a probablement donné deux choix à ces hommes : soit ils transitionnent d’homme à femme, soit ils sont exécutés. Donc encore une fois, le cas de l’Iran est très compliqué. Bien sûr, il est possible pour les personnes transgenres de changer leur genre et de transitionner médicalement, mais c’est aussi une procédure utilisée contre les hommes gays, ou une façon pour eux d’éviter d’être punis par la loi.

IGG : D’accord, donc c’est utilisé par le gouvernement pour que la population suive la Charia.

Julia Ehrt : Oui. Mais tandis que la grande partie de cette législation incriminante est basée sur la Charia, celle-ci ne criminalise pas les personnes transgenres elles-mêmes. Par exemple, le Pakistan, un pays qui applique la Charia, a fait beaucoup de progrès en ce qui concerne la protection des personnes trans. Même s’il criminalise toujours sur l’orientation sexuelle, cette évolution est quand même un grand pas en avant dans la protection des personnes trans et leur existence au travail. Ou du moins, ce que nous, en Occident, appelons les personnes trans, parce que le Pakistan est l’un de ces pays où il y a culturellement un troisième genre, comme en Inde. Ces personnes ont été fortement discriminées ces dernières années, mais c’est un bon début. Au Conseil des droits de l’Homme, il y a deux ans, quand le mandat d’expert indépendant allait être renouvelé, le Pakistan a fait une déclaration qui était en faveur du mandat concernant l’identité de genre. Il était auparavant opposé au mandat SOGI (sexual orientation gender identity, orientation sexuelle identité de genre) à cause de l’aspect de l’orientation sexuelle : leur répulsion envers l’orientation sexuelle était plus forte que le désir de protéger l’identité de genre. Au final, cette déclaration était inattendue mais bienvenue.

IGG : Oui, c’est une situation très compliquée. Et même s’il y a du progrès dans les différentes situations légales pour les personnes LGBTIQ, quels seraient les facteurs principaux qui expliquent pourquoi ce progrès est si lent, et pourquoi est-ce que cette forme de persécution et de discrimination existent encore aujourd’hui ? Je sais qu’il y en a beaucoup, mais quels sont les principaux ?

Julia Ehrt : Alors, il y a sûrement deux réponses à cette question. Pour la première, je dirais que le progrès est relativement rapide. Evidemment, si on le voit à l’échelle d’une vie et qu’on souffre de ce type de discrimination, cela peut sembler affreusement lent, mais d’un point de vue culturel, je pense que ce progrès a été plutôt rapide ces derniers 20 à 30 ans. La raison pour laquelle il y a beaucoup d’opposition dans la société d’aujourd’hui est, je pense, parce qu’être hétérosexuel.le a été ancré dans beaucoup de sociétés, pas depuis toujours mais depuis au moins quelques siècles. Le contrôle du comportement sexuel des citoyens a été une façon de contrôler les personnes en elles-mêmes. C’est pourquoi l’hétérosexualité et la cisidentité sont si ancrées dans les esprits, et c’est pour ça que c’est si persistant. En dépit du fait que nous, militant.e.s, essayons de changer le monde et les autres, en général, beaucoup n’aiment pas le changement et ne veulent pas que les choses changent trop vite. Cela veut dire que ces normes et compréhensions culturelles sont tenaces. Je pense que c’est aussi le cas pour d’autres secteurs où il y a de certains changements culturels : si l’on regarde par exemple le mouvement féministe, d’un point de vue légal la non-discrimination par rapport au genre et l’égalité des genres est inscrite dans presque toutes les constitutions du monde, mais regardez où on en est. En termes de vraie égalité, il y a encore du chemin à faire.

IGG : A propos de cette norme de l’hétérosexualité et de la cisidentité, est-elle présente dans tous les pays et cultures, ou connaît-on des cultures où par exemple une autre orientation sexuelle est importante ? Vous avez mentionné l’Inde et le Pakistan tout à l’heure.

Julia Ehrt : Il y a un grand nombre de sociétés où le genre n’est pas attribué comme on le fait en Occident, c’est-à-dire basé sur le corps d’une personne. De plus, il y a beaucoup de cultures chez qui il n’y a d’homme et de femme qu’en termes de compréhension de l’identité de genre et de l’expression de genre. Comme au Pakistan ou en Inde où il y a une grande communauté de Hijras, beaucoup d’autres comme en Océanie ou dans les îles du Pacifique connaissent un troisième et un quatrième genre. Néanmoins, la majorité de ces cultures ont profondément souffert des influences occidentales et de la colonisation. De la même façon, la plupart des cultures indigènes avaient ou continuent d’avoir des approches du genre différentes des nôtres, cis et hétéro. Beaucoup ont été effacées au cours de ces dernières années.

IGG : Et quelle est aujourd’hui la position officielle des organisations internationales sur la protection des droits et de l’intégrité des personnes LGBTIQ ? Et quelles actions concrètes ont été implémentées pour soutenir cette position ? Ont-elles un impact mesurable sur les gouvernements nationaux ?

Julia Ehrt : Je dirais que la position de ces organisations ont effectivement un impact, et en ce qui concerne le système de Droits humains de l’ONU, je dirais qu’il est très ouvert et comprend que la protection de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre ainsi que la lutte contre leur discrimination fait partie intégrante des droits humains internationaux. Depuis 2016, il y a un expert indépendant à l’ONU qui ne fait rien d’autre que cela, et c’est un reflet de la façon dont ce système a progressé par rapport à ce sujet. Je pense qu’il y a un impact sur les systèmes nationaux : évidemment, il est difficile de mesurer cet impact, car il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte, donc il est difficile de déterminer l’impact exact du système de l’ONU ou d’autres systèmes internationaux de droits humains par rapport aux personnes LGBTI, ou des lois les concernant. La plupart des organisations internationales sont déterminées à défendre tout ce qui est orientation sexuelle et identité de genre, ou ont fait partie de la structure des droits internationaux. Cela est aussi valable pour certains mécanismes régionaux de droits humains, en particulier le Conseil de l’Europe, qui a pris une position très appuyée contre les discriminations et les violences basées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. La même chose est arrivée dans les organes de droits humains dans l’Organisation des Etats américains. En Asie, il n’existe pas d’organes régionaux de droits humains. Il y en a en Afrique et eux aussi ont progressé. Je ne pense pas que le système de droits humains africain en est au même niveau que le Conseil de l’Europe ou l’Organisation des Etats américains, mais ils progressent dans la bonne direction.

IGG : Ces dernières années, quelques leaders se sont fermement opposés à certains droits pour les personnes LGBTIQ. Par exemple en Europe, la Pologne était l’endroit le moins sûr pour les personnes LGBTIQ et la Hongrie s’oppose aux opérations de réassignation sexuelle. Est-ce qu’on peut parler d’un nouveau clivage entre l’est et l’ouest concernant les droits LGBTIQ ? Comment les institutions internationales réagissent-elles par rapport à cela ?

Julia Ehrt : Oui, quand il s’agit des questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre, je pense qu’il y a une séparation entre l’est et l’ouest. Peut-être qu’elle aurait été plus prononcée il y a quelques années par rapport à l’orientation sexuelle, mais ce n’est sûrement plus vrai.

Beaucoup de mouvements LGBTI se sont organisés en Europe de l’est, mais aussi dans d’autres parties du monde. Je pense qu’il y a un problème en Europe de l’est, vous avez parlé de la Hongrie et de la Pologne, et j’aimerais ajouter à cette liste la Bulgarie et quelques Etats d’Asie centrale. On voit aussi des mouvements similaires en Amérique du sud : là-bas, comme en Afrique, il y a une opposition grandissante contre les questions LGBTI. Le cœur de l’opposition n’est pas organisé seulement en termes de politiques, mais aussi en termes d’argent, et ils ont quelques convictions en commun. L’une d’entre elles est la tradition religieuse, l’autre est le conservatisme, des acteurs qui s’opposent à l’égalité des genres d’une certaine façon. Les questions LGBTI sont aussi utilisées pour attaquer l’égalité des genres, on peut constater que cela va ensemble dans des endroits comme la Pologne ou la Hongrie. Je pense que c’est une attaque directe envers le mouvement LGBTI et les victoires que le mouvement féministe a eues.

Donc, comment les institutions internationales réagissent-elles ? Je dirais qu’elles essaient de s’imposer. C’est le cas pour l’Europe, pour l’ONU et même pour l’Union européenne, même si je dirais qu’elle n’est pas aussi puissante qu’elle pourrait l’être en ce qui concerne les droits humains. Ils se sont imposés surtout en Pologne et en Hongrie, en argumentant qu’elles ne sont pas alignées avec les valeurs de l’Union, et encore moins avec celles du Conseil de l’Europe et de l’ONU. Par exemple, pour la Hongrie, l’expert sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre que j’ai mentionné a écrit une lettre au gouvernement hongrois, leur demandant d’annuler certaines de leurs actions et exigeant des explications. La lettre était très claire : la Hongrie ne respectait pas les obligations internationales que leur Etat avait signé.

IGG : Et comment ILGA World travaille-t-elle avec les organisations internationales ? Dans quels cadres ?

Julia Ehrt : Notre rôle clé est de travailler avec nos communautés et d’amplifier leurs voix dans le système de l’ONU. Parce que même si les organes de l’ONU sont des systèmes mondiaux, ils impactent à l’échelle nationale. C’est notre objectif principal quand nous travaillons avec des institutions internationales. Bien sûr, on travaille aussi par nous-mêmes et nous avons un statut propre, mais tout cela est développé pour pouvoir utiliser ces mécanismes afin de changer les choses sur le terrain. L’ONU est important mais au final, les lois et les politiques sont implémentées à l’échelle nationale, et c’est là que le changement doit arriver. Notre rôle est donc d’utiliser ce système avec nos membres et les communautés LGBTI à travers le monde pour engendrer ce changement. Ce n’est qu’un outil parmi d’autres, et nous sommes ceux et celles qui essayons de l’utiliser le mieux possible.

IGG : Et quelles sont les actions et campagnes principales que vous avez réalisées ou implémentées ?

Julia Ehrt : D’un point de vue mondial, le plus important était la création et la défense du mandat de l’expert indépendant de l’ONU sur les questions d’orientation sexuelle et identité de genre, une action pour laquelle nous avons travaillé pendant une décennie. Je crois que la création du mandat remonte à ce qu’on appelle la résolution brésilienne, qui date de 2011. C’était la première résolution concernant les questions d’orientation sexuelle et identité de genre. A partir de là, on avance à 2016 quand le Conseil des droits de l’Homme a passé une résolution qui a établi ce mandat, puis en 2019, nous avons organisé une grande campagne pour le défendre. Nous allons faire la même chose l’année prochaine. Nous défendons ce mandat car il a un réel impact et il est une preuve de progrès : il montre que l’ONU s’intéresse aux communautés LGBTI. C’est pour cela que nous faisons beaucoup d’efforts pour défendre ce mandat.

L’autre action sur laquelle nous nous sommes beaucoup concentrés est l’Examen périodique universel. C’est un examen qui est attaché au Conseil des droits de l’Homme et qui, tous les cinq ans, examine chaque Etat pour voir s’ils respectent les standards internationaux de droits humains, et chaque Etat présente leurs mesures prises à cet effet. Nous avons beaucoup utilisé ce rapport, et nous avons développé nos connaissances et maîtrise de ce sujet pour que nos membres puissent à leur tour l’utiliser. Ce n’est pas réellement une campagne, mais c’est une action importante sur laquelle nous avons travaillé.

Aussi, ces trois dernières années, nous avons établi cette même maîtrise avec les organes conventionnels, qui fonctionnent essentiellement de la même façon, sauf qu’ils s’occupent des traités de droits humains auxquels ils sont attachés. Nous utilisons ces mécanismes de plus en plus ces dernières années.

IGG : Pouvez-vous nous parler de Protect Defenders ?

Julia Ehrt : Protect Defenders est une initiative européenne fondée par l’Instrument européen pour la démocratie et les droits de l’Homme qui cherche à protéger les défenseurs des droits humains dans le monde, et pas seulement les personnes LGBTI. Même si elle a été fondée par l’Union européenne, cette initiative n’a rien à voir avec les défenseurs des droits humains dans l’Union. Notre rôle est d’être la voix LGBTI. Nous ne protégeons pas directement les défenseurs, mais nous nous assurons que les services offerts incluent les personnes LGBTI. Essentiellement, Protect Defenders aide les défenseurs de droits humains qui sont en danger physique ou d’un autre type à cause de leur travail. La plupart du temps, le programme les sort de cette situation, soit en les sortant du pays, soit en les soutenant légalement ou par d’autres moyens. C’est l’essence de Protect Defenders.

IGG : Quels sont les objectifs d’ILGA World dans ses actions futures, à la fois pour le court et le long terme ?

Julia Ehrt : Un de nos objectifs est de défendre le mandat que j’ai mentionné. Cela concerne l’an prochain. Pour le long terme, je pense que c’est d’établir les questions d’orientation sexuelle et d’identité de genre comme un composant solide du système international de droits humains. Je ne dis pas que ce n’est pas le cas, mais il y a du progrès à faire. Ces questions continuent à être plutôt controversées dans le contexte mondial des droits humains, et nous travaillons à les rendre moins controversées. A part ça, évidemment que notre objectif à long terme et de fortifier nos propres communautés, à toutes les échelles : en commençant par l’échelle locale, puis nationale, puis régionale et mondiale. J’ai oublié de mentionner au début que nous avons une structure régionale : ILGA World est l’entité mondiale, puis nous avons une structure découpée en 6 régions. Chacune de ces régions a sa propre organisation. Nos membres font partie de leur organisation régionale et mondiale. Fortifier cette approche mondiale, régionale et locale, et donc fortifier l’organisation des communautés LGBTI à toutes les échelles : c’est l’un de nos objectifs à long terme.

IGG : En parlant de « maintenant » et du futur, quels seraient les défis les plus récents que la communauté LGBTIQ devra affronter, y compris au sein de la communauté ?

Julia Ehrt : Au sein de la communauté, le nouveau défi (qu’on pourrait même appeler une tâche) est de concrétiser ce que l’ONU appellerait « n’oublier personne ». Dans l’histoire de notre mouvement il y avait, à un certain niveau, une dominance des gays blancs, et je pense que cela a été grandement remis en cause au cours des dernières années, peut-être même de la dernière décennie. Un de nos défis internes est de donner un sens à cela : pas seulement de faire compter les personnes LGBTI, mais aussi d’être conscient de la discrimination systémique que les autres intersections causent, comme l’ethnie et le genre en particulier, mais aussi le handicap, les origines…Cela nous rendrait plus forts en tant que mouvement holistique, et c’est un grand défi interne mais c’est important de ne pas être divisés dans notre position. En externe, nous avons discuté de l’opposition au mouvement LGBTIQ et à l’identité de genre en Europe de l’est et autres endroits, et c’est un des plus grands défis externes ou menaces que notre mouvement vit, parce que l’opposition est organisée, financée et comptent systématiquement de grandes parties de la population. D’une certaine façon, cela fait des décennies que nous nous battons contre ces opinions, et nous continuerons à nous battre pendant des décennies supplémentaires. Le fait que ces idées reviennent à tellement d’endroits est un autre de nos grands défis.

IGG : Et comment ILGA World aborde-t-elle l’intersectionnalité d’un point de vue juridique et en matière de défense des droits ? Comment traitez-vous ce défi ?

Julia Ehrt : Tout d’abord, pendant notre conférence mondiale en 2019 à Wellington, notre association a formé un nouveau plan stratégique. Ce que j’aime dans ce plan, c’est que rendre hommage à la diversité de notre mouvement est un objectif en lui-même. A cause de l’histoire de notre mouvement, parce que notre mouvement a, dans une large mesure, reproduit des inégalités systémiques (d’ethnie, de genre et autres) en oubliant les personnes transgenres, intersexes, les femmes et les personnes de couleur, l’un des quatre objectifs de notre plan est d’élever les voix de ceux et celles qui ont été oublié.e.s à l’intérieur de notre communauté. Cela sera vrai à tous les niveaux. Ce qu’on essaie de faire, en allant des personnes que nous engageons aux politiques que nous défendons, des personnes à qui on amène nos politiques à notre travail de politique et de défense au sein de l’ONU, c’est de donner une voix à ceux et celles qui n’en avaient pas jusque-là. Bien sûr, nous nous battons contre des inégalités structurelles qui sont présentes depuis des décennies : je ne dis pas que c’est une excuse, mais plutôt une évaluation de l’échelle de ce défi. C’est une partie de notre plan qui est nouvelle : la sensibilisation de notre mouvement et de notre organisation a émergé ces dernières années. Je ne dis pas que c’était une nouveauté datant de 2019, mais plutôt un reflet d’un processus qui était en cours depuis plus longtemps.

IGG : Vous avez mentionné un bagage colonial qui explique la résilience des valeurs cis et non-indigènes dans les sociétés. Que recommanderiez-vous ?

Julia Ehrt : Wow, je ne sais pas. A qui ? Cela dépend à qui je recommande, parce que le fait que ce passé existe et que l’histoire coloniale ait un tel impact sur nos questions est un problème, mais comment l’affronter est évidemment une question à laquelle je n’ai pas de réponse toute prête. Mais être conscient que ce type de bagage existe est probablement un bon début.

IGG : Comment la pandémie a-t-elle eu un impact sur la communauté LGBTIQ ?

Julia Ehrt : Elle l’a radicalement affectée ! Et encore une fois, à beaucoup d’échelles. Cela a eu un impact sur nous et la capacité de notre mouvement à faire notre travail de politique et de défense parce que, tout d’abord, il y avait cet énorme sujet qui a relégué tous les autres au second plan, car on parlait tous de la crise et de la pandémie. Ensuite, les restrictions imposées ont grandement affecté la façon dont nous pouvions travailler, car les cercles politiques se sont resserrés. Et peut-être le plus important impact est que, dans une crise de cette échelle (et c’est peut-être vrai pour toutes les crises), ceux et celles qui sont déjà en marge de la société sont les premiers et premières à se faire exclure encore plus. On a vu à travers le globe que des personnes LGBTI en position vulnérable le sont devenu encore plus, et cela peut prendre beaucoup de formes différentes. Cela peut aller des groupes de personnes LGBTI arrêtées en Ouganda pour avoir apparemment violé les restrictions Covid-19 pour avoir continué à se réunir, aux personnes LGBTI qui ont dû s’isoler avec des familles qui n’étaient pas accueillantes ou ouvertement hostiles envers leur identité. Cela signifie que les organisations qui fournissent une aide aux crises ne sont pas en mesure d’aider d’une façon qui prend en compte les besoins des personnes LGBTI. Dans ce cas en particulier, nous parlons d’organisations qui distribuent de la nourriture et du matériel pour la vie de tous les jours, et pour la plupart d’entre eux, leur préoccupation première n’est pas de fournir un service qui inclut les personnes LGBTI.

Donc, dans ce contexte, tout s’accumule et s’aggrave. Beaucoup de personnes LGBTI vivant dans les pays des Suds en particulier et beaucoup de personnes transgenres à travers le monde travaillent dans des économies informelles. Les personnes trans ont plus tendance à devenir travailleur.euse.s du sexe, et la crise du Covid-19 les a percuté.e.s de plein fouet, car il est tellement plus difficile de continuer le travail du sexe. Et même si ces personnes vivent dans un Etat où elles ont la chance d’avoir un soutien financier, elles ne l’auront sûrement pas car leur argent vient d’une économie informelle. En Amérique du sud et centrale, beaucoup d’Etats imposent des couvre-feux selon le genre, où les hommes peuvent sortir pendant certains jours de la semaine, et les femmes pendant les autres, ce qui mène forcément à de la discrimination et de la violence envers les personnes trans. En dépit du fait que la Colombie faisait partie de ces Etats et qu’elle avait déclaré que les personnes trans pouvaient sortir tous les jours, une fois dans la rue, ça ne s’est pas passé comme prévu. Beaucoup de mesures qui, de l’extérieur, semblent plutôt neutres, ont souvent un lourd impact sur la communauté LGBTI. Nos communautés ont été frappées fortement et à long terme, et on commence à voir l’impact sur le financement du mouvement. La crise a mené les Etats et les entreprises privées à utiliser énormément d’argent pour combattre la crise, des sommes d’argent qui sont alors indisponibles pour les associations LGBTI dans le futur. On commence déjà à le voir, et ceux et celles qui ont le moins d’argent en pâtissent en premier.

Pour citer cet article : “Entretien avec ILGA World”, 03.03.2021, Institut du Genre en Géopolitique.

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