Le leadership féministe de Jacinda Ardern : outil de communication ou nouveau modèle de gouvernance ?

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Le leadership féministe de Jacinda Ardern : outil de communication ou nouveau modèle de gouvernance ?

14.06.2021

Ornella Boinnot

La “Jacinda-mania”. C’est le terme que l’on retrouve dans la presse dès lors que l’on s’intéresse à l’élection et à la politique de Jacinda Ardern, Première Ministre de la Nouvelle Zélande élue en 2017, en fonction pour un second mandat depuis octobre 2020. L’expression « mania », dénotant « un extrême enthousiasme ou admiration[1]Vowles, Curtin “A Populist Exception? The 2017 New Zealand General Election” ANU Press The Australian National University, août 2020, url : … Continue reading» reflète la popularité de cette dirigeante. Jacinda Ardern a non seulement déclenché une certaine euphorie chez la majorité des Néo-zélandais.es, mais également à l’international, donnant alors à son pays un rôle de premier plan. Or, ce n’est pas chose commune pour un État insulaire du Pacifique Sud de seulement 4,8 millions d’habitant.es.

Un tel succès peut-il reposer uniquement sur le charisme du leader et sa stratégie de communication ou marque-t-il un changement de paradigme dans la manière de gouverner ? Jacinda Ardern étant admirée pour son leadership féministe, nous analyserons cette notion et la mettrons en perspective avec les accomplissements politiques des deux gouvernements. Nous montrerons ensuite en quoi ce type de leadership s’inscrit dans le féminisme d’Etat dont la Nouvelle-Zélande est pionnière, et ouvre la voie vers une gouvernance féministe.

Une exception populiste

Cet engouement s’explique d’abord par la rapidité de son ascension. En juillet 2017, alors que le chef du parti travailliste Andrew Little, au plus bas de sa popularité[2]25% environ pour le parti travailliste contre 40% pour le parti nationaliste. (Fletcher, M. “Developments in social legislation and social policy in New Zealand ‘Jacinda-mania’ and a … Continue reading), démissionne, Jacinda Ardern devient la députée préférée pour devenir Première Ministre (elle atteint dans les sondages plus de 30% en juillet puis plus de 45% en août). Sept semaines seulement avant les élections législatives, elle devient la plus jeune cheffe du Parti Travailliste néo-zélandais et la 2e femme à occuper ce poste. C’est à ce moment que la « Jacinda-mania » surgit dans les médias, commentant largement ce retournement de situation. Depuis 2008, le Parti National est au pouvoir et représente la stabilité. Le libéral conservateur Bill English, Premier ministre depuis 2016 est donné largement favori durant la majeure partie de la campagne. Au contraire, le parti travailliste est vieillissant, en proie à des tensions internes, et peine à trouver un leader. Jacinda Ardern se présente alors comme initiatrice d’un changement générationnel, permettant à la jeunesse de véritablement s’exprimer.

Cette chronologie lui confère une certaine aura symbolique de sauveuse protectrice, qui lui vaudra par la suite le surnom de « mère de la Nation[3]Pullen, A., Vachhani, S.J, “Feminist Ethics and Women Leaders: From Difference to Intercorporeality”. J Bus Ethics, 2020, p.2 url : … Continue reading». Cette périphrase peut évoquer « le père des peuples » du populisme Stalinien, à la différence que ce vocabulaire est utilisé à son insu et ne fait pas partie de sa communication officielle. Néanmoins, son charisme et son programme politique axé sur des questions sociales renouent avec les fondements de gauche de l’État-Providence et parviennent à mobiliser le peuple. Cet engouement populiste est à détacher de la connotation autoritaire et anti-pluraliste du terme (car prônant l’unité d’un peuple homogène contre les élites, et excluant certains groupes). Au contraire, Jacinda Ardern apparaît comme une « exception populiste[4]Vowles, Curtin “A Populist Exception? The 2017 New Zealand General Election” ANU Press The Australian National University, août 2020, url : … Continue reading» de par sa politique inclusive. Son utilisation d’émotions positives comme l’espoir et la compassion est originale puisqu’elle s’oppose à la rhétorique de la colère et de la peur notamment utilisée par un populisme à la Donald Trump.

Le care, une stratégie gagnante

Ce style particulier de populisme est à rapprocher de l’éthique du care. Notion qui consiste entre autres à « tenir compte du contexte et des personnes[5]Propos de Sandra Laugier, recueillis par Marie-Cécile Naves « La question du care est un enjeu global », Revue internationale et stratégique, 2020/3 (N° 119), p. … Continue reading» et « avoir un sens de la responsabilité et du lien[6]Propos de Sandra Laugier, recueillis par Marie-Cécile Naves « La question du care est un enjeu global », Revue internationale et stratégique, 2020/3 (N° 119), p. … Continue reading».

La campagne menée par Jacinda Ardern est en particulier focalisée sur des propositions pour lutter contre la pauvreté infantile et les violences familiales. Des combats sociaux qui non seulement font l’unanimité tous partis confondus, mais qui renforcent son image de leader bienveillante, prenant soin des plus fragiles. De plus, elle crée du lien en s’adressant à toutes les tranches d’âge via différents canaux médiatiques, en faisant des références directes à « sa génération », mais surtout en se rendant accessible grâce à une utilisation efficace des réseaux sociaux, sur lesquels elle apparaît à l’écoute et attentionnée.

Avec une telle opinion favorable et de tels atouts, Jacinda Ardern accède au poste de Première Ministre et devient la 3ème femme à l’occuper en Nouvelle-Zélande[7]Le 23 septembre, les élections législatives mènent malgré tout à un parlement sans majorité, avec 44,5% des voies pour le Parti National. Mais après 4 semaines de négociations, le parti New … Continue reading. Durant son mandat, on retrouve ces mêmes marqueurs communicationnels du care, alimentant et alimentés par la « Jacinda-mania ». C’est sur Instagram qu’elle annonce sa grossesse et un congé maternité de 6 mois ; puis en septembre 2018, les médias internationaux relaient en masse sa venue à l’Assemblée générale des Nations unies avec son nourrisson qu’elle doit allaiter, et son compagnon. Dans un de ses discours à cette occasion, malheureusement trop souvent éclipsé dans les médias, elle prône la « gentillesse[8]“It is time to step back from the chaos and ask what we want. It is in that space that we’ll find simplicity. The simplicity of peace, of prosperity, of fairness. If I could distil it down into … Continue reading» comme valeur nationale et l’érige comme principe diplomatique à vocation internationale[9]Vowles, Curtin “A Populist Exception? The 2017 New Zealand General Election” ANU Press The Australian National University, août 2020, url : … Continue reading. Enfin, en mars 2019, suite aux attentats de Christchurch commis par un suprématiste blanc contre deux mosquées, elle apparaît de nouveau compatissante, à la fois dans ses mots, ses gestes, et son apparence, puisque le port du hijab fut interprété à la fois comme un signe de deuil et d’acceptation de la communauté musulmane[10]Nishhza Thiruselvam, “Care ethics and narratives of the ‘grateful refugee’ and ‘model minority’: A postcolonial feminist observation of New Zealand in the wake of the … Continue reading.

Plus récemment, sa bonne gestion de la crise de la Covid-19 a été saluée à l’international et place le pays en première place des indicateurs de performance face au virus[11]Alyssa Leng, Hervé Lemahieu “Covid Performance Index” Lowi Institue, Janvier 2021? url : https://interactives.lowyinstitute.org/features/covid-performance/#overview . C’est une des raisons de son élection pour un second mandat, le 17 octobre 2020, cette fois avec la majorité absolue de son parti au Parlement (50% des sièges). Un phénomène inédit depuis l’instauration d’un système proportionnel, et un score inégalé depuis 1946[12]Electoral Commission New Zealand “2020 General Election and Referendums – Official Result.”, 2020, url : https://www.electionresults.govt.nz/electionresults_2020/. Lorsqu’il s’est agi de communiquer sur les mesures à prendre face à la crise sanitaire, elle a privilégié les réseaux sociaux (un Facebook Live par jour) et exposé son quotidien confinée, en apparaissant comme n’importe quel.le citoyen.ne. Tout en montrant l’exemple, elle a pu répondre directement aux questions et préoccupations des Néo-zélandais.es, alors conqui.e.s par son « authenticité », sa « décence », « son empathie » ou encore son « réalisme » comme en témoignent les commentaires des internautes[13]Claire Timperley « Jacinda Ardern: A Transformational Leader? » New Zealand Political Studies Association – Women Talking Politics, November 2018, url : … Continue reading.

Ainsi, Jacinda Ardern dote la Nouvelle-Zélande non seulement d’un leadership féministe en assumant ses rôles de chef d’État, de femme de pouvoir et de mère, mais également en montrant à travers son comportement et ses discours un exercice alternatif du pouvoir, fondé par une éthique du care plutôt que par des valeurs traditionnelles d’autorité et de domination. Or la représentation et l’exercice du pouvoir ne sont rien sans l’accomplissement d’objectifs politiques.

Des engagements progressistes accomplis malgré la culture du compromis

Au-delà de la « Jacinda-mania » et de la stratégie de communication politique, Jacinda Ardern parvient à remettre les questions sociales et féministes au centre du débat politique et à être actrice du progrès.

Son premier mandat est marqué tout d’abord par un renforcement du système de santé, en déperdition depuis la crise des années 1970 et les réformes néo-libérales des gouvernements conservateurs. Des mesures visionnaires quand on sait les dégâts de la crise sanitaire actuelle. Celles-ci ont fait partie des négociations avec le parti de coalition New Zealand First : le parti travailliste a obtenu un budget « bien-être » destiné en particulier aux personnes à la santé mentale fragile, tout en concédant une diminution des quotas d’immigration et des mesures protectionnistes. Ce genre de compromis peut d’ailleurs paraître surprenant et contradictoire, mais il est inhérent au scrutin mixte à finalité proportionnel, en vigueur depuis 1993 afin de maximiser la représentativité et minimiser les clivages d’un système bipartite. Le compromis et le consensus sont donc un des marqueurs de la politique néo-zélandaise.

Malgré l’opposition au pouvoir, la Première Ministre concrétise tout de même ses promesses de campagne en faisant voter l’Acte de réduction de la pauvreté infantile et l’Acte de lutte contre les violences familiales[14]Child Poverty Reduction Act (2018) et Family Violence Act (2018). Ces lois fixent le cadre de tels combats, en définissant des indicateurs, des budgets et des objectifs à court et moyen termes qui instituent ces problèmes comme des priorités du gouvernement. En mars 2020 est également votée la loi de dépénalisation de l’avortement (68 voix contre 51), jusqu’alors restreint à des cas très spécifiques et considéré comme un délit[15]Depuis les années 1930 puis 1970, l’avortement était légal seulement en cas d’inceste, d’anomalie mentale, fœtale, de risque pour la santé physique ou mentale de la femme enceinte. (SANKA … Continue reading. Bien que peu contredite, cette loi clarifie enfin le droit des Néo-zélandaises à disposer librement de leur corps et assure les conditions légales et matérielles pour qu’elles reçoivent les soins appropriés[16]Loi consultable : New Zealand legislation « Abortion Legal Act 2020 » Bureau du Conseil Parlementaire, 2020, url : … Continue reading.

De plus, comme nous l’avons évoqué, la gestion des crises successives par Jacinda Ardern fut d’une grande exemplarité tant dans la posture adoptée que les décisions prises : mesurées et cohérentes. En 2019, suite aux attentats de Christchurch, le gouvernement réagit vite en interdisant les armes semi-automatiques. Un programme de rachat de celles-ci, qui deviennent illégales et contrôlées par un portefeuille ministériel dédié est déployé. De même, en février 2020, avant même le premier cas confirmé de Covid-19 sur le territoire, les frontières de la Nouvelle-Zélande sont fermées. Les mesures adéquates de confinement et le déploiement des tests arrivent dans la foulée, permettant d’avoir une longueur d’avance sur la propagation du virus. La communication compassionnelle diffusée à travers des canaux directs apparaît donc moins comme un moyen de justifier des décisions et s’assurer une opinion favorable que comme un besoin politique démocratique de maintenir le lien social.

L’engagement du care n’est donc pas qu’au service du paraître. Il se fait aussi dans l’action par des lois et des décisions qui placent au bon endroit le curseur du compromis, pour que celui-ci ne mette pas en péril l’efficacité politique. La stratégie de communication est certes présente et primordiale au leadership de Jacinda Ardern, mais la congruence entre ses dires et ses actions prouve qu’elle ne fait pas du pouvoir une fin en soi, en témoigne son discours d’investiture : « Nous croyons au fait d’utiliser le pouvoir de l’État pour accomplir des choses ensemble, que nous ne pouvons accomplir seuls […] des choses pour le bien commun[17]Citation extraite par Claire Timperley « Jacinda Ardern: A Transformational Leader? » New Zealand Political Studies Association – Women Talking Politics, November 2018, url : … Continue reading».

Un féminisme d’État de longue date

Néanmoins, ce progressisme n’est pas l’apanage d’une seule leader et de son gouvernement. Il jalonne l’histoire politique de la Nouvelle-Zélande. En tant que premier pays du monde à avoir accordé le droit de vote aux femmes en 1893, et aujourd’hui le 8e pays de l’OCDE connaissant le moins d’écart entre les salaires femmes-hommes : 6,5% contre 12,9% en moyenne[18]OECD, Gender wage gap (indicator), données 2016-2019, url : https://data.oecd.org/earnwage/gender-wage-gap.htm, la Nouvelle-Zélande s’est historiquement présentée comme le « laboratoire social du monde[2] ». Sa situation géographique, sa faible population et le soutien du Royaume-Uni l’ont dotée d’une certaine capacité à implémenter des politiques sociales innovantes. Le gouvernement travailliste instaure dès les années 1935-1939 un État-Providence solidaire, prenant en compte de nombreuses situations, dont celles des femmes en accordant par exemple des allocations chômage incluant les femmes célibataires, des pensions de veuvage ou encore la gratuité des soins de maternité[19]Adrien Rodd, « Politiques publiques et bien-être en Nouvelle-Zélande », Revue Interventions économiques, juin 2019, Url : http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/6536.

En cela, la Nouvelle-Zélande est un pays leader du féminisme d’État. Cette notion renvoie aux institutions et outils d’évaluation permettant de prendre en compte les demandes des femmes, leurs droits, et de favoriser leur accès à la représentation politique. Plus généralement, il s’agit d’intégrer le genre de manière transversale au sein de l’action publique[20]Sophie Stoffel, « Le Féminisme D’État : Une Notion Polysémique Au Service De La Représentation Politique », Revue Française De Science Politique 59, no. 2, 2009, 359-65. … Continue reading. Le gouvernement de Jacinda Ardern poursuit l’accomplissement de ce paradigme tout en le renouvelant : depuis les élections de 2020, le parlement néo-zélandais n’a jamais été aussi inclusif. Plus de 50% des élu.e.s travaillistes sont des femmes, 10% des parlementaires sont issus de la communauté LGBTI+, et les minorités ethniques sont représentées[21]Mayank Aggarwal “New Zealand election: New parliament set to be its most inclusive ever” The Independent, 19 octobre 2020, url : … Continue reading.

Bien qu’étant sur la voie du progrès dans la forme comme dans le fond de ses politiques, la Nouvelle-Zélande de Jacinda Ardern rebat-elle les cartes de la gouvernance féministe ?

Un leadership transformationnel qui redéfinit les contours de la gouvernance

 

Le concept de gouvernance propose déjà une nouvelle approche de l’exercice du pouvoir, donc du leadership. Traditionnellement, l’État est fondé sur la défense d’un territoire soumis à des guerres. Le gouvernement est une institution fixe hiérarchique qui permet d’assurer les besoins fondamentaux de la population : se nourrir, se loger, être en sécurité. Un système pyramidal qui instaure l’ordre. Au contraire, dans un espace pacifié, la gouvernance apparaît moins comme une souveraineté qu’une gestion, une organisation de la paix dans un espace commun. La gouvernance n’est pas une institution mais un flux continu entre des acteur.ice.s public.que.s et privé.e.s. Elle cherche alors à améliorer la condition humaine, dans une négociation win-win entre tous les acteur.ice.s. Cette notion émerge en même temps que le libéralisme[22]Philippe Moreau Defarges, « La gouvernance », Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2008, url : https://www.cairn.info/la-gouvernance–9782130566113.htm. Comme le définit l’accord de Cotonou, il s’agit d’une « gestion transparente et responsable des ressources humaines, naturelles, économiques et financières dans des buts de développement équitable et durable[23]Accord entre l’Union Européenne et 79 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique : Conseil européen, Conseil de l’Union européenne « Cotonou Agreement », art 9, … Continue reading» Le leadership inhérent à ces grands principes de gouvernance serait donc un exercice horizontal du pouvoir, qui se fait dans la négociation avec une consultation des instances locales, nationales, et internationales. On retrouve ces caractéristiques au moins en théorie dans la plupart des démocraties occidentales actuelles, dont la Nouvelle-Zélande.

Jacinda Ardern, en plus de gouverner de cette manière, est considérée par la recherche comme un leader « transformationnel[24]Claire Timperley « Jacinda Ardern: A Transformational Leader? » New Zealand Political Studies Association – Women Talking Politics, November 2018, url : … Continue reading » Pourtant, cette notion s’oppose à un leadership « transactionnel[2] », basé sur une négociation win-win qui est une des caractéristiques de la gouvernance. Le leader transactionnel partage le pouvoir mais maintient les rôles hiérarchiques. Au contraire, le leader transformationnel est acteur d’un changement de paradigme où le pouvoir s’exerce collectivement. Il se rapproche d’un leader éthique, où les normes et les valeurs standards ne sont pas un instrument d’évaluation et de contrôle mais un référentiel « habilitant[25]Centeno, J., Lapointe, C. & Langlois, L., « Le leadership des femmes et des hommes : plutôt violet que rose ou bleu. », Recherches féministes, 2013, 69–87. url : … Continue reading» dont chacun.e peut se saisir afin de s’autoréguler. On peut considérer que Jacinda Ardern partage le pouvoir à travers la collaboration avec les autres partis politiques, et efface la relation hiérarchique avec les citoyens à travers un langage non institutionnel, ainsi qu’une utilisation démocratique des réseaux sociaux. De plus, son éthique de la bienveillance et de la solidarité est clairement énoncée dans ses discours et s’illustre dans ses actes, incitant alors les citoyen.ne.s à s’emparer de ces valeurs et à s’identifier eux.elles-mêmes comme en étant les acteur.ice.s[26]Pullen, A., Vachhani, S.J, “Feminist Ethics and Women Leaders: From Difference to Intercorporeality”. J Bus Ethics, 2020, p.2 url : … Continue reading. Elle dépasse donc le cadre classique de la gouvernance par un engagement éthique défini. Celui-ci contredit la considération de l’humain comme « ressource » et rompt avec les logiques mercantiles d’optimisation et de gestion impersonnelle qui nuisent à la définition de la gouvernance.

La nécessité d’un changement structurel 

Au-delà de la politique et de la personnalité de Jacinda Ardern, on peut se demander si la Nouvelle-Zélande est prête pour une gouvernance féministe critique[27]Cette notion inclut les mouvements « post-féministes » ou « néo-féministes » qui ont notamment pour missi on de garder une vision critique vis-à-vis des succès du féminisme libéral. Ce … Continue reading. En effet, le féminisme de gouvernance intègre les questions de genre mais a tendance à cristalliser certaines discriminations[28]Frédéric Megret, « Féminisme et Droit International : Le féminisme de gouvernance à l’épreuve du féminisme critique », Faculté de droit McGill University, 27 juillet 2015, url : … Continue reading. Au sein du droit international, les problématiques féministes sont souvent cantonnées à des organes isolés d’autres départements géopolitiques et se définissent par une vision linéaire et homogène du féminisme. Ce féminisme universaliste rend invisible l’intersectionnalité et éclipse la réalité de terrain, maintenant alors le statu quo.

À l’échelle de la Nouvelle-Zélande, on retrouve cette homogénéité structurelle du féminisme. Depuis les années 2000, les indicateurs comme l’écart de salaire entre les femmes et les hommes restent globaux et ne détaillent pas les inégalités liées par exemple à l’origine ethnique. Or quand un homme blanc gagne 1 dollar, une femme blanche gagne environ 0,80 cts tandis qu’une femme autochtone du Pacifique gagne seulement 0,67 cts[29]Kirsten Locke, Anjum Rahman, Charlotte Johnson, « Decolonising white feminism in Aotearoa/New Zealand: An interview with Anjum Rahman », Women’s Studies Journal, Vol. 34 N°1/2, Déc … Continue reading. De plus, l’inclusion des femmes musulmanes reste difficile dans un pays marqué par l’empreinte coloniale blanche et les politiques anti-migratoires. L’acte symbolique de Jacinda Ardern de porter le voile suite aux attentats de Christchurch était certes cohérent avec son éthique du care, mais dénotait avec des politiques d’exclusion ou encore l’absence de lutte anti-raciste dans le pays. Les activistes féministes Anjum Rahman et Nishhza Thiruselvam[30]Nishhza Thiruselvam, “Care ethics and narratives of the ‘grateful refugee’ and ‘model minority’: A postcolonial feminist observation of New Zealand in the wake of the … Continue readingfont cas d’une nécessité de « décoloniser le féminisme blanc». Les minorités, et en particulier les femmes issues de ces minorités sont implicitement priées d’adopter un comportement modèle conformiste, de réussir dans les domaines familial et économique et d’être reconnaissantes vis-à-vis de l’État alors que celui-ci favorise surtout la classe moyenne blanche. Ainsi, le féminisme critique contestataire peine à se faire entendre.

Cependant, la nomination en novembre 2020 de Nanaia Mahuta, première femme ministre des affaires étrangères et première femme Maori nommée Ministre, est une avancée qui dépasse la simple symbolique et les quotas de diversité. C’est une réponse pour ne pas cantonner les femmes et les minorités à des départements isolés mais faire en sorte qu’elles puissent peser dans les décisions internationales. Cela donne aussi de la visibilité à des problématiques locales, notamment écologiques, qui reflètent la nécessité de rompre avec un système capitaliste épuisant les ressources et les sols. Un des enjeux sera par exemple de trouver des pays alliés pour lutter contre la montée des eaux dans la région du Pacifique Sud.

Conclusion

La « Jacinda-mania » et le leadership du care ont permis à Jacinda Ardern de s’ériger comme une figure d’un leadership féministe influent aux échelles locales et internationales. Plus qu’une simple stratégie de communication, cette gouvernance exemplaire présente les caractéristiques d’une démocratie féministe, dont le progressisme et l’éthique de la bienveillance prônent l’exercice collectif du pouvoir, grâce à l’identification à des valeurs communes. Outre son pouvoir symbolique, le leadership de Jacinda Ardern est un véritable moteur pour mener à bien des politiques sociales concrètes, en adéquation avec ses promesses de campagne. Cependant, le changement de paradigme vers une gouvernance féministe critique, qui fait face à ses contradictions et cherche à les résoudre reste un challenge à relever. Il pourrait être amorcé en intégrant de manière plus systématique la société civile (associations féministes, organismes indépendants d’analyse des iniquités sociales, associations de citoyens, syndicats professionnels) aux projets politiques du gouvernement.

Sources

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Pullen, A., Vachhani, S.J, “Feminist Ethics and Women Leaders: From Difference to Intercorporeality”. J Bus Ethics, 2020, p.2 url : https://link.springer.com/article/10.1007/s10551-020-04526-0#citeas

Sandra Laugier, Marie-Cécile Naves « La question du care est un enjeu global », Revue internationale et stratégique, 2020/3 (N° 119), p.139-144. url : https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2020-3-page-139.htm

Claire Timperley « Jacinda Ardern: A Transformational Leader? » New Zealand Political Studies Association – Women Talking Politics, November 2018, url : https://nzpsa.co.nz/women-talking-politics

Nishhza Thiruselvam, “Care ethics and narratives of the ‘grateful refugee’ and ‘model minority’: A postcolonial feminist observation of New Zealand in the wake of the Christchurch terror attacks.”, Women’s Studies Journal, Dec. 2019, Vol. 33 Issue 1/2, p62-70, url : http://www.wsanz.org.nz/journal/docs/WSJNZ331-2Thiruselvam62-70.pdf

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Source : lespotiches.com

Pour citer cet article : “Le leadership féministe de Jacinda Ardern : outil de communication ou nouveau modèle de gouvernance ?”, Ornella Boinnot, 14.06.2021, Institut du Genre en Géopolitique.

Les propos contenus dans cet article n’engagent que l’auteur.ice.

References

References
1 Vowles, Curtin “A Populist Exception? The 2017 New Zealand General Election” ANU Press The Australian National University, août 2020, url : https://press.anu.edu.au/publications/populist-exception
2 25% environ pour le parti travailliste contre 40% pour le parti nationaliste. (Fletcher, M. “Developments in social legislation and social policy in New Zealand ‘Jacinda-mania’ and a new Government.”, Max Planck Institute for Social Law and Social Policy, Munich 2018. url : https://www.mpisoc.mpg.de/
3, 26 Pullen, A., Vachhani, S.J, “Feminist Ethics and Women Leaders: From Difference to Intercorporeality”. J Bus Ethics, 2020, p.2 url : https://link.springer.com/article/10.1007/s10551-020-04526-0#citeas
4 Vowles, Curtin “A Populist Exception? The 2017 New Zealand General Election” ANU Press The Australian National University, août 2020, url : https://press.anu.edu.au/publications/populist-exception
5, 6 Propos de Sandra Laugier, recueillis par Marie-Cécile Naves « La question du care est un enjeu global », Revue internationale et stratégique, 2020/3 (N° 119), p. 139-144. Url : https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2020-3-page-139.htm
7 Le 23 septembre, les élections législatives mènent malgré tout à un parlement sans majorité, avec 44,5% des voies pour le Parti National. Mais après 4 semaines de négociations, le parti New Zealand First et le Green Party finissent par se rallier aux Travaillistes.
8 It is time to step back from the chaos and ask what we want. It is in that space that we’ll find simplicity. The simplicity of peace, of prosperity, of fairness. If I could distil it down into one concept that we are pursuing in New Zealand it is simple and it is this. Kindness. »
9 Vowles, Curtin “A Populist Exception? The 2017 New Zealand General Election” ANU Press The Australian National University, août 2020, url : https://press.anu.edu.au/publications/populist-exception
10, 30 Nishhza Thiruselvam, “Care ethics and narratives of the ‘grateful refugee’ and ‘model minority’: A postcolonial feminist observation of New Zealand in the wake of the Christchurch terror attacks.”, Women’s Studies Journal, Dec. 2019, Vol. 33 Issue 1/2, p62-70, url : http://www.wsanz.org.nz/journal/docs/WSJNZ331-2Thiruselvam62-70.pdf
11 Alyssa Leng, Hervé Lemahieu “Covid Performance Index” Lowi Institue, Janvier 2021? url : https://interactives.lowyinstitute.org/features/covid-performance/#overview
12 Electoral Commission New Zealand “2020 General Election and Referendums – Official Result.”, 2020, url : https://www.electionresults.govt.nz/electionresults_2020/
13, 24 Claire Timperley « Jacinda Ardern: A Transformational Leader? » New Zealand Political Studies Association – Women Talking Politics, November 2018, url : https://nzpsa.co.nz/women-talking-politics
14 Child Poverty Reduction Act (2018) et Family Violence Act (2018
15 Depuis les années 1930 puis 1970, l’avortement était légal seulement en cas d’inceste, d’anomalie mentale, fœtale, de risque pour la santé physique ou mentale de la femme enceinte. (SANKA VIDANAGAMA / AFP « La Nouvelle-Zélande dépénalise l’avortement » , Le Monde, 18 mars 2020, url : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/18/la-nouvelle-zelande-depenalise-l-avortement_6033536_3210.html
16 Loi consultable : New Zealand legislation « Abortion Legal Act 2020 » Bureau du Conseil Parlementaire, 2020, url : https://www.legislation.govt.nz/act/public/2020/0006/latest/whole.html#LMS237584
17 Citation extraite par Claire Timperley « Jacinda Ardern: A Transformational Leader? » New Zealand Political Studies Association – Women Talking Politics, November 2018, url : https://nzpsa.co.nz/women-talking-politics
18 OECD, Gender wage gap (indicator), données 2016-2019, url : https://data.oecd.org/earnwage/gender-wage-gap.htm
19 Adrien Rodd, « Politiques publiques et bien-être en Nouvelle-Zélande », Revue Interventions économiques, juin 2019, Url : http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/6536
20 Sophie Stoffel, « Le Féminisme D’État : Une Notion Polysémique Au Service De La Représentation Politique », Revue Française De Science Politique 59, no. 2, 2009, 359-65. url : http://www.jstor.org/stable/43120495
21 Mayank Aggarwal “New Zealand election: New parliament set to be its most inclusive ever” The Independent, 19 octobre 2020, url : https://www.independent.co.uk/news/world/australasia/new-zealand-election-result-lgbt-jacinda-ardern-women-maori-b1151864.html
22 Philippe Moreau Defarges, « La gouvernance », Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2008, url : https://www.cairn.info/la-gouvernance–9782130566113.htm
23 Accord entre l’Union Européenne et 79 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique : Conseil européen, Conseil de l’Union européenne « Cotonou Agreement », art 9, juin 2000, url : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/en/TXT/?uri=LEGISSUM:r12101
25 Centeno, J., Lapointe, C. & Langlois, L., « Le leadership des femmes et des hommes : plutôt violet que rose ou bleu. », Recherches féministes, 2013, 69–87. url : https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2013-v26-n1-rf0700/1016897ar/
27 Cette notion inclut les mouvements « post-féministes » ou « néo-féministes » qui ont notamment pour missi
on de garder une vision critique vis-à-vis des succès du féminisme libéral. Ce dernier intègre certes les problématiques propres aux femmes mais ne remet pas en cause dans les faits le système patriarcal.
28 Frédéric Megret, « Féminisme et Droit International : Le féminisme de gouvernance à l’épreuve du féminisme critique », Faculté de droit McGill University, 27 juillet 2015, url : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2636364
29 Kirsten Locke, Anjum Rahman, Charlotte Johnson, « Decolonising white feminism in Aotearoa/New Zealand: An interview with Anjum Rahman », Women’s Studies Journal, Vol. 34 N°1/2, Déc 2020, url : http://wsanz.org.nz/journal/docs/WSJNZ_34_1-2_Locke_Rahman_Johnson_149-160.pdf