Questionner le pouvoir au regard de la place croissante des femmes dans la mafia italienne

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Questionner le pouvoir au regard de la place croissante des femmes dans la mafia italienne

05.07.2021

Emma Montron

Il sera question d’analyser l’évolution progressive du pouvoir des femmes au sein de la hiérarchie mafieuse et plus particulièrement dans la mafia italienne. La mafia désigne ici « un acteur économique et social riche et puissant aux activités multiples (…) qui utilise des moyens illicites pour servir ses intérêts[1]Définition de l’Encyclopaedia Universalis. ». L’organisation mafieuse est empreinte de représentations sociales qui conditionnent par conséquent le rapport au pouvoir des individus qui la compose. Par conséquent, nous questionnerons cet aspect au sein de la mafia italienne, sous le prisme des études de genre pour tenter de mettre en évidence, certaines de ses spécificités. Selon Laure Bereni et Catherine Achin[2]Sociologue et chercheuse au CNRS., la notion de genre se définit comme « un rapport de relationnel, imbriqué dans d’autres rapports sociaux (de classe, de « race ») et qui présente une dimension critique. Il désigne le processus de bicatégorisation en homme/femme et les valeurs qui lui sont associées (masculin/féminin)[3]Navarre Maud, « Catherine Achin, Laure Bereni (dir.), Dictionnaire genre et science politique », Lectures. ».

Les représentations de genre au sein de la mafia italienne.

La mafia italienne est façonnée par les individus qui la composent tout autant qu’elle les façonne. Appartenir à un tel milieu implique inévitablement d’être soumis·e au pouvoir de quelqu’un ou alors d’exercer un pouvoir sur les autres. La mafia s’apparente à un microcosme[4]« Personne, groupe de personnes, objet, lieu constituant une sorte d’univers en réduction sur le plan culturel, social ou idéologique. », Définition de « microcosme », site du CNRTL au sein duquel les représentations de genre sont prégnantes. Le rapport entre les notions « femmes » et « violence » qui apparaissent souvent comme incompatibles, est le fruit de l’enracinement de ces stéréotypes de genre au sein de la mafia. En effet, les femmes sont généralement perçues, en premier lieu, comme les victimes de la violence. Il n’est pas rare que des images d’archives montrent à voir des femmes, des mères, des sœurs pleurant, criant leur douleur face à la mort tragique, mais prévisible, d’un des membres de leur famille. Dans le film[5]Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017. d’A. Véron[6]Réalisatrice franco-italienne, autrice de nombreux documentaires traitant de la mafia., la photographe L. Battaglia évoque des comportements qu’elle qualifie à la fois de démonstration de la douleur et à la fois de « résignation profonde face à la mort »[7]Propos de Letizia Battaglia recueillis dans le film d’Anne Véron précité.. Ces nombreuses scènes de veuves éplorées, d’épouses anéanties et de mères brisées ont participé à l’enracinement d’une croyance : les femmes sont les premières victimes de la mafia et elles ne peuvent être autre chose que des victimes. Les chercheuses F. Allum[8]Docteure en philosophie à l’université de Bath au département de politique, langues et études internationales. et I. Marchi[9]Chercheuse au département de politique, langues et études internationales, Université de Bath. le soulignent : « Les femmes n’étaient pas considérées comme directement responsables des crimes ; elles étaient perçues par le système judiciaire, par la police mais aussi par la société civile en général comme incapables de commettre des crimes ou d’avoir une intention criminelle en raison de leur sexe »[10]Citation originale : « Women were not considered directly responsible for crimes; they were perceived by the judiciary, by the police but also by civil society in general (see Longrigg 1998), as … Continue reading. C’est d’ailleurs ce que mentionne la magistrate M. Sabella[11]Marzia Sabella. Dans le cadre du laboratoire Femmes et mafia, organisé par la professeure Simona Laudani de l’Université de Catane. dans son travail sur les éléments qui ont, au cours du XXe siècle, « marqué le processus d’invisibilisation des femmes (surtout lorsqu’elles sont liées aux associations mafieuses) dans la justice italienne[12]Tiziano Peccia, « Transgressions de genre dans les organisations mafieuses en Italie », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 24 | 2020, mis en ligne le 15 … Continue reading ».

Cette faiblesse qu’aurait le sexe féminin à commettre un crime les distancierait d’office de phénomènes qu’elles côtoient pourtant au quotidien. L’assignation de ce statut de « victimes de la mafia » serait également liée à la violence inhérente à ce milieu. Ceux que l’on appelle les « hommes d’honneur » exercent une violence très brutale, élément essentiel de l’ADN de la mafia. L’emprise exercée sur les individus, et le pouvoir qui en découle, passent donc par la violence. Parallèlement, la figure de la mère de famille est très ancrée en Italie, et dans la mafia. En effet, T. Peccia, doctorant en sociologie et genre à l’université de Paris, explique notamment que « les associations mafieuses ont historiquement profité de cette invisibilisation[13]Invisibilisation juridique notamment. des femmes et souvent contribué à l’alimenter à travers l’exaltation des rôles sociaux de mères et d’épouses[14]Tiziano Peccia, « Transgressions de genre dans les organisations mafieuses en Italie », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 24 | 2020, mis en ligne le 15 … Continue reading ». Cela vient appuyer l’idée qu’il y a un fossé entre la figure de la matriarche et celle du commanditaire de la violence du clan.

Un élément peut expliquer la persistance de cette idée : les hommes sont intronisés dans la mafia après une cérémonie, tandis que les femmes, sans avoir été concertées, y sont directement affiliées par leur père ou leur mari. Selon un raisonnement logique, comment une femme pourrait commanditer un meurtre et donc être accusée alors qu’elle n’accède même pas à ce baptême d’intronisation ? Les assignations inhérentes au genre influent inévitablement sur la vision du rapport des femmes avec la violence.

Il semblerait que les femmes des clans mafieux ne soient pas directement visées par cette violence physique qui les caractérise[15]Nous ne nous attarderons pas ici sur la question de la violence psychologique ni sur les autres formes de violence que peuvent subir les femmes au sein de l’environnement mafieux car cela n’est … Continue reading du moins pas dans le cadre du clan familial rapproché. Cependant, les arrestations des membres de clans mafieux peuvent compromettre cette règle tacite. En effet, à partir du moment où un homme est susceptible de se retrouver derrière les barreaux, deux possibilités s’offrent aux proches et particulièrement aux femmes : protéger ou trahir. La trahison est considérée comme une véritable infamie, quelle que soit la difficulté de la situation pour ceux·elles qui restent. Preuve en est, les images d’archives[16]Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017. témoignent d’une mise en scène, plus ou moins théâtrale, ayant eu lieu durant le maxiprocès de 1986 à Palerme où neuf femmes sur un balcon hurlent à leurs proches en prison de ne pas craquer, de ne pas se repentir et de ne pas collaborer. Les personnes qui trahissent la mafia payent le prix fort. Le repenti S. Contorno[17]Salvatore Contorno, ancien mafieux ayant trahi la mafia. en est l’exemple : 35 proches de sa famille ont été assassinés par la mafia sicilienne en guise de punition pour avoir collaboré avec les autorités et permis l’arrestation de 127 criminels(
(Padovani Marcelle, « Mafia italienne : le crépuscule des repentis », L’OBS, 14 octobre 2011.)). Parfois, il arrive que les femmes, qui se retrouvent souvent seules avec leur.s enfant.s, fassent également le choix de collaborer avec la justice, s’exposant à de lourdes conséquences. Le cas de R. Atria en est une bonne illustration puisque sa déposition en 1991 à Partanna, en Sicile, fait l’effet d’une bombe : elle dévoile de nombreuses informations précieuses à propos du fonctionnement interne de la mafia. Ce sont les meurtres de son père en 1985 et de son frère en 1991 qui l’ont amenée à envisager la collaboration avec la justice. À cette époque, une femme ne pouvait venger la mort d’un père, d’un mari, d’un frère comme l’aurait fait un homme si bien que la collaboration avec la justice était envisagée comme une vengeance, bien qu’elle ne soit pas perçue ainsi par la famille du·de la repenti·e[18]Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017.. Ce portrait permet d’appréhender cette « infamie » comme un acte symbolique puissant. Le choix de dénoncer est de loin le plus risqué, et bien qu’il ne s’inscrive pas directement dans le cadre de son clan, R. Atria a détenu une forme de pouvoir, à un instant T, au sein du système mafieux.

Les représentations genrées assignées aux femmes ont constitué des carcans qui les ont maintenues à des places prédéfinies. Les exceptions féminines ne semblent pas être assez nombreuses pour faire parler d’elles, du moins pour le moment. Tandis qu’un homme devra faire ses preuves par le sang, par les armes, le chemin sera différent pour une femme. On peut relier cette différence au fait que les objectifs et les ambitions ne sont pas les mêmes, même si ce n’est qu’une explication parmi tant d’autres. Dès son plus jeune âge, un garçon s’entendra dire qu’il doit être fort et faire ses preuves pour espérer devenir un homme important au sein de son clan. Les femmes amenées à diriger des clans et des trafics mafieux ne l’avaient pas envisagé comme tel : elles y sont parvenues par la force des choses. Leur gestion a démontré des capacités tout à fait équivalentes à celles de leurs homologues masculins à ordonner la violence et organiser toutes les activités illégales inhérentes à l’identité de la mafia. Cependant, on reste dans la sphère du « dire » et non du « faire ». Les hommes de main, ceux qui exécutent ces ordres, demeurent tous des hommes.

Cependant, lorsqu’il est question de subir des représailles, aucun sexe n’est à l’abri de l’inévitable vendetta qui s’en suivra. L’emprise de la mafia sur les individus est profondément enracinée et les maintient tou.te.s dans des rôles et des représentations définis.

Le pouvoir insoupçonné des femmes, maillons intermédiaires au sein de la mafia.

Conformément à l’attachement familial indissociable de la société italienne dans son ensemble, le rôle de la mère de famille, la « mamma », a toute son importance au sein des clans mafieux. En dehors des guerres intestines, la mafia peut être appréhendée comme un conglomérat de familles unies par des valeurs communes. Dans le cadre national italien, il existe trois mafias italiennes : « Ndrangheta », branche calabraise qui estime les liens du sang plus que les autres avec des « traditions encore très ancrées »[19]Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017.,  « Cosa Nostra »[20]Peut être traduit par « ce qui est nôtre », « notre chose »., mafia sicilienne, qualifiée de « mafia de territoire »[21]Quillet Lucie, « La mafia ne pourrait pas exister sans les femmes », Madame Figaro, 2 juin 2015. où les femmes ont un rôle accru au sein du clan et « Camorra », mafia napolitaine, davantage ouverte à l’émancipation et à la participation des femmes[22]Quillet Lucie, « La mafia ne pourrait pas exister sans les femmes », Madame Figaro, 2 juin 2015. , toute proportion gardée vis-à-vis des traditions.

Dans le cercle familial intime, les mères inculquent ces traditions aux enfants. Elles les élèvent en insistant sur les éléments de la culture mafieuse : le respect de la famille, l’interdiction de collaborer avec la justice, l’importance de la vendetta[23]« Dans certaines régions méditerranéennes (Corse, Sardaigne, Sicile), poursuite de la vengeance d’une offrande ou d’un meurtre, qui se transmet à tous les parents de la victime », … Continue reading. La réalisatrice franco-italienne A. Véron les qualifie même de « garantes de la culture mafieuse » puisqu’elles ont la responsabilité de former les jeunes qui viendront prendre la relève de l’ancienne génération, la voie de la mafia étant la seule envisageable. Cette responsabilité s’apparente au pouvoir de façonner les esprits, et les rend indispensables au sein de la mafia, faisant d’elles des maillons intermédiaires primordiaux entre ceux qui exercent actuellement le pouvoir et ceux qui seront amenés à l’exercer dans le futur. Dans une interview de 2015, A. Véron résumait le schéma de vie d’une femme au sein de la mafia : « Les femmes se marient très jeunes, vers 16 ans. Rapidement, leur mari est assassiné ou va en prison. Elles se retrouvent seules à 25 ans avec des enfants et doivent respecter un code d’honneur qui leur interdit de refaire leur vie ». Il y a un véritable contrôle de la vie privée et des règles très strictes à respecter.

Si l’on élargit la réflexion au cadre du village ou de la ville, les femmes sont dotées d’un véritable pouvoir de représentation. Elles constituent une sorte de « vitrine de la normalité » derrière laquelle le clan ne cesse de se dissimuler pour agir en toute impunité. Les femmes agissent de manière à ce que leur famille s’intègre au reste des habitant.e.s et se fondent dans la masse.

De la même manière que les femmes font écran dans la société, elles permettent également d’assurer la stabilité et la sécurité du patrimoine. En effet, puisqu’il existe un important écart entre le nombre de femmes et d’hommes emprisonnés, les derniers ont confié peu à peu aux premières les rênes des différentes organisations criminelles. A. Dino[24]Alessandra Dino, professeur de sociologie judiciaire à l’Université de Palerme. que « le nombre de ces femmes est encore faible, mais en augmentation. En 1989, un seul acte d’accusation lié à la mafia a été déposé contre une femme. En 1995, il y en avait 89 »[25]Citation originale : “The number of such women is still low, but increasing. In 1989, only one mafia-related indictment was filed against a woman. In 1995, there were 89. The increase is due to a … Continue reading. L’article[26]Siebert Renate, « L’émergence d’un protagonisme féminin dans les mafias en Italie. Production sociale d’un « pseudo-sujet féminin », 2004. de R. Siebert[27]Professeur de sociologie à l’Université de Calabre. Son article a été traduit par Virginie Karniewicz. présente trois phases d’évolution concernant l’image des femmes de la mafia en Italie. La troisième période, qui débute vers 1996-1997, marque un réel tournant concernant le rôle des femmes au sein du système mafieux. Ces dernières figurent dans les médias – non plus pour demander la libération des membres de leur famille – mais bien parce qu’elles font l’objet d’accusations criminelles.

Si l’on se penche sur des chiffres plus récents, datant de fin décembre 2018, on constate que « 2,5% des personnes condamnées pour des crimes liés à la mafia en Italie sont des femmes, celles-ci possèdent pourtant un tiers des avoirs des organisations »[28]Chokoualé Datou Malaurie, « Les femmes
ont-elles pris le pouvoir dans la mafia italienne ? », Ulyces, 10 juillet 2019.
. In fine, il apparaîtrait préférable que les femmes soient reconnues officiellement comme gestionnaires des sociétés familiales, car elles se retrouvent plus rarement emprisonnées que les hommes. Selon M. Ricardi[29]Chercheuse au TransCrime, Centre de recherche sur la criminalité transnationale de l’Université Cattolica del Sacro Cuore de Milan., les femmes de ces familles « représentent le mandataire idéal, car elles ont généralement un passé criminel moins pertinent (…) et, si elles sont de la famille, elles permettent au clan de garder le contrôle de l’entreprise en interne »[30]Citation originale : “They represent the ideal proxy because they usually have a less relevant criminal history, due-diligence monitoring has a hard time spotting them, and, if they are family, … Continue reading. Ainsi, il y a ; « quatre fois plus de femmes actionnaires que dans l’économie légale »[31]Chokoualé Datou Malaurie, « Les femmes ont-elles pris le pouvoir dans la mafia italienne ? », Ulyces, 10 juillet 2019. et si l’on entre un peu plus dans le détail « des sociétés confisquées aux mafias, le secteur de la restauration et de l’hôtellerie compte 52% de femmes actionnaires[32]Selon une étude en cours de TransCrime qui n’a pas encore été publiée. puis viennent le commerce de gros et de détail (38%), les transports (37,8%) et la construction (28,5%) »[33]Citation originale : “Among the companies confiscated from Italy’s mafias, those in the restaurant and hospitality sectors have the highest proportion of female shareholders (52%), according … Continue reading.

L’ascension des femmes vers le sommet de la hiérarchie mafieuse.

« Un jour victime, le lendemain criminelle[34]Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017. ». Cette formule de L. Battaglia permet de faire la transition entre la femme perçue comme victime de la mafia et la « femme d’honneur ». Les éléments que nous venons d’évoquer mettent en évidence la multiplicité des rôles que les femmes sont en mesure d’exercer.

Les exemples de femmes ayant exercé du pouvoir au sein des clans ne manquent pas : R. Atria, N. Bagarella, A. Mazza ou encore M. Di Trapani. Nous nous pencherons toutefois sur un parcours précis, celui de G. Vitale. L’arrestation de son frère en 1998 l’amène à prendre la tête du clan. Elle est considérée par ses pairs comme digne de confiance car c’est elle qui faisait passer les messages de ses frères durant leur cavale. La « boss en jupe » devient alors quelqu’un d’important et de respecté. Pour C. Costanzo[35]Co-autrice de l’ouvrage Ero cosa loro (« J’étais leur chose »), un livre sur celle que l’on surnomme « la première marraine de l’histoire » (Guisy Vitale)., « la gestion du pouvoir n’est pas question de sexe, mais de charisme et de volonté. C’est le cas de G. Vitale, une femme parfaitement en mesure d’affronter ce rôle, courageuse et portée au commandement[36]Heuzé Richard, « Les femmes s’imposent à la tête de la mafia », Le Figaro, 3 septembre 2009. ». Elle organise le trafic de la drogue, des assassinats et devient par conséquent « Capo Mandamento[37]« Chef.fe de la région » » : cette fonction fait d’elle la patronne de la région. Elle est respectée au même titre qu’un homme et son autorité n’est pas remise en cause.

Paradoxalement, bien qu’étant à la tête du clan, G. Vitale ne pouvait pas accéder aux différentes réunions de clans sans être accompagnée par un homme. Son emprise de quelques mois prendra fin lors de son arrestation la même année. Après quatre ans de prison, elle finira par collaborer avec la justice en 2005. La chercheuse O. Ingrascì[38]Chercheuse à l’Université de Milan, Département des études internationales, juridiques, historiques et politiques. met en évidence un argument contraire à celui évoqué précédemment car pour elle, « la détention du patron masculin » est une « condition préalable de base pour qu’une femme puisse assumer un pouvoir significatif opérationnel au sein du clan mafieux. Ce pouvoir est donc « délégué et temporaire », et ne dure que le temps de l’incarcération du patron[39]Citation originale : “Some might see this trend as a type of female emancipation in the criminal world, but Ombretta Ingrascì, a researcher and author of several books about the role of women … Continue reading ».

Les liens de parenté des femmes avec les chefs de clan participent à la proximité entre elles et le pouvoir. Faire partie de l’entourage des hommes d’honneur augmente les chances pour une femme d’accéder à l’ultime marche du pouvoir. Être au sommet de la hiérarchie implique d’ordonner la violence, de commanditer aux autres membres du clan mafieux de tuer des individus. Lorsque les femmes occupent cette place de pouvoir, elles sont amenées à donner ces mêmes ordres à d’autres hommes. Mais il n’est jamais question de femmes qui exécuteraient les ordres d’un chef. Elles peuvent donc être détentrice d’un pouvoir de décision sur la violence mais pas d’exécution. Les écrits des sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost s’inscrivent dans cette idée. Dans leur ouvrage[40]Penser la violence des femmes, 2012., elles écrivent : « Penser la violence des femmes, c’est se heurter au cumul de deux obstacles épistémologiques : celui de la définition de la violence, d’une part, et celui de la sexualisation implicite du phénomène, d’autre part. ». La sexualisation implicite de la violence se traduit par un postulat : la violence est masculine. Tandis qu’un homme pourra prouver sa force, sa valeur et sa virilité par la violence, une femme sera d’emblée stigmatisée et des explications seront cherchées pour justifier son comportement. La violence exercée par les femmes est définie par les sociologues comme une violence « hors cadre » : comme une sorte de « déni » qui refoulerait la violence féminine et nierait son existence. Les hommes auraient donc quelque chose en plus : l’exécution de la violence.

Ce détour peut constituer une piste d’explication concernant l’instabilité des femmes au pouvoir. Cette idée qu’elles seraient incapables de violence, contrairement à un homme, affaiblirait leur pouvoir et par extension, l’influence qu’elles pourraient avoir sur le reste du clan mafieux.

Conclusion

Aborder les rôles sociaux prédéfinis selon le genre était une étape importante pour contextualiser la place des femmes dans les clans mafieux italiens. Lorsque leur statut de « victime » est dépassé, il s’avère que les femmes ont une importance et des missions propres au sein de l’organisation mafieuse. Que ce soit via leur rôle de mère de famille ou de gestionnaire de l’affaire familial par intermittence, elles apparaissant essentielles au fonctionnement et à la pérennité des clans. On ne peut que constater le pouvoir insoupçonné des femmes, en tant que maillon intermédiaire de l’organisation et p
arfois placées au sommet de la hiérarchie mafieuse italienne. Cela reste occasionnel, temporaire et possible grâce au lien de sang qui existe entre elles et les hommes qu’elles remplacent.

Bibliographie

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L’Express, « Italie : le « maxi-procès » de la mafia ‘Ndrangheta s’ouvre en Calabre », L’Express, 13 janvier 2021, URL ; https://www.lexpress.fr/actualite/monde/italie-le-maxi-proces-de-la-mafia-ndrangheta-s-ouvre-en-calabre_2142579.html

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Quillet Lucie, « La mafia ne pourrait pas exister sans les femmes », Madame Figaro, 2 juin 2015, URL : https://madame.lefigaro.fr/societe/la-mafia-ne-pourrait-pas-exister-sans-les-femmes-020615-96798

Siebert Renate, « L’émergence d’un protagonisme féminin dans les mafias en Italie. Production sociale d’un « pseudo-sujet féminin » dans : Christiane Veauvy éd., Femmes entre violences et stratégies de liberté. Maghreb et Europe du Sud. Saint-Denis, Éditions Bouchène, « Bibliothèque de la Méditerranée », 2004, p. 151-162, Cairn, URL : https://www.cairn.info/femmes-entre-violences-et-strategies-de-liberte–2912946891-page-151.htm

Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017, URL :  https://www.youtube.com/watch?v=6Y9eRwtPnOI

Pour citer cet article : Emma Montron, “Questionner le pouvoir au regard de la place croissante des femmes dans la mafia italienne”, 05.07.2021, Institut du Genre en Géopolitique.

Les propos contenus dans cet article n’engagent que l’auteur.ice.

References

References
1 Définition de l’Encyclopaedia Universalis.
2 Sociologue et chercheuse au CNRS.
3 Navarre Maud, « Catherine Achin, Laure Bereni (dir.), Dictionnaire genre et science politique », Lectures.
4 « Personne, groupe de personnes, objet, lieu constituant une sorte d’univers en réduction sur le plan culturel, social ou idéologique. », Définition de « microcosme », site du CNRTL
5, 16, 19 Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017.
6 Réalisatrice franco-italienne, autrice de nombreux documentaires traitant de la mafia.
7 Propos de Letizia Battaglia recueillis dans le film d’Anne Véron précité.
8 Docteure en philosophie à l’université de Bath au département de politique, langues et études internationales.
9 Chercheuse au département de politique, langues et études internationales, Université de Bath.
10 Citation originale : « Women were not considered directly responsible for crimes; they were perceived by the judiciary, by the police but also by civil society in general (see Longrigg 1998), as unable to commit crimes or to have criminal intent because of their gender. », Allum Felia et Marchi Irène, « Analyzing the Role of Women in Italian Mafias: the Case of the Neapolitan Camorra », Springer Link, 7 août 2018.
11 Marzia Sabella. Dans le cadre du laboratoire Femmes et mafia, organisé par la professeure Simona Laudani de l’Université de Catane.
12, 14 Tiziano Peccia, « Transgressions de genre dans les organisations mafieuses en Italie », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 24 | 2020, mis en ligne le 15 juin 2020.
13 Invisibilisation juridique notamment.
15 Nous ne nous attarderons pas ici sur la question de la violence psychologique ni sur les autres formes de violence que peuvent subir les femmes au sein de l’environnement mafieux car cela n’est pas notre sujet.
17 Salvatore Contorno, ancien mafieux ayant trahi la mafia.
18, 34 Véron Anne, « Des femmes dans la mafia », chaine YouTube Toute l’histoire, publiée le 5 mars 2017.
20 Peut être traduit par « ce qui est nôtre », « notre chose ».
21, 22 Quillet Lucie, « La mafia ne pourrait pas exister sans les femmes », Madame Figaro, 2 juin 2015.
23 « Dans certaines régions méditerranéennes (Corse, Sardaigne, Sicile), poursuite de la vengeance d’une offrande ou d’un meurtre, qui se transmet à tous les parents de la victime », définition du Larousse.
24 Alessandra Dino, professeur de sociologie judiciaire à l’Université de Palerme.
25 Citation originale : “The number of such women is still low, but increasing. In 1989, only one mafia-related indictment was filed against a woman. In 1995, there were 89. The increase is due to a change in approach by prosecutors toward female criminals”, Bordero Lorenzo, “The Rise and Fall of Mafia Women”, OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), 26 avril 2019.
26 Siebert Renate, « L’émergence d’un protagonisme féminin dans les mafias en Italie. Production sociale d’un « pseudo-sujet féminin », 2004.
27 Professeur de sociologie à l’Université de Calabre. Son article a été traduit par Virginie Karniewicz.
28 Chokoualé Datou Malaurie, « Les femmes
ont-elles pris le pouvoir dans la mafia italienne ? », Ulyces, 10 juillet 2019.
29 Chercheuse au TransCrime, Centre de recherche sur la criminalité transnationale de l’Université Cattolica del Sacro Cuore de Milan.
30 Citation originale : “They represent the ideal proxy because they usually have a less relevant criminal history, due-diligence monitoring has a hard time spotting them, and, if they are family, they allow the clan to keep the control of the company in-house.” , Bordero Lorenzo, « The Rise and Fall of Mafia Women », OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), 26 avril 2019.
31 Chokoualé Datou Malaurie, « Les femmes ont-elles pris le pouvoir dans la mafia italienne ? », Ulyces, 10 juillet 2019.
32 Selon une étude en cours de TransCrime qui n’a pas encore été publiée.
33 Citation originale : “Among the companies confiscated from Italy’s mafias, those in the restaurant and hospitality sectors have the highest proportion of female shareholders (52%), according to ongoing research by TransCrime that is still unpublished. It is followed by wholesale and retail trades (38%), transport (37,8%) and constructions (28,5%)”, Chokoualé Datou Malaurie, « Les femmes ont-elles pris le pouvoir dans la mafia italienne ? », Ulyces, 10 juillet 2019.
35 Co-autrice de l’ouvrage Ero cosa loro (« J’étais leur chose »), un livre sur celle que l’on surnomme « la première marraine de l’histoire » (Guisy Vitale).
36 Heuzé Richard, « Les femmes s’imposent à la tête de la mafia », Le Figaro, 3 septembre 2009.
37 « Chef.fe de la région »
38 Chercheuse à l’Université de Milan, Département des études internationales, juridiques, historiques et politiques.
39 Citation originale : “Some might see this trend as a type of female emancipation in the criminal world, but Ombretta Ingrascì, a researcher and author of several books about the role of women in Italian mafias, says it really isn’t.“The detention of the male boss is the basic precondition for a woman to assume meaningful and operative power within the mafia clan,” she wrote in an email interview. That power is therefore “delegated and temporary,” and lasts only as long as the incarceration of the boss.”, Bordero Lorenzo, “The Rise and Fall of Mafia Women”, Organized Crime and Corruption Reporting Project, 26 avril 2019.
40 Penser la violence des femmes, 2012.