Une analyse intersectionnelle de la violence sexuelle et basée sur le genre dans le conflit de la région des Grands Lacs d’Afrique depuis 1994 : Les violences sexuelles durant le génocide rwandais de 1994 (1/2)

Temps de lecture : 12 minutes

10.01.2022

Écrit par : Bridget Nievinski

Traduit par : Laure Jousselin

Source : www.pri.org

Introduction

La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF ou CEDAW pour ses sigles en anglais) déclare que « les conflits accentuent les inégalités existantes entre les sexes, exposant davantage les femmes à différentes formes de violence sexuelle et sexiste commise par des acteurs étatiques et non étatiques [1]Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), ” Recommandation générale n° 30 sur les femmes dans la prévention des … Continue reading». Cette convention souligne également que « la discrimination à l’égard des femmes est encore aggravée par d’autres formes de discrimination [2]Ibid». À la lumière de ces faits, cette série d’articles dévoile une analyse intersectionnelle de la violence basée sur le genre dans le conflit actuel de la région des Grands Lacs d’Afrique depuis 1994[3]“La violence sexuelle et sexiste (VSS) désigne tout acte perpétré contre la volonté d’une personne et fondé sur les normes de genre et les relations de pouvoir inégales”. … Continue reading. A titre liminaire, le principe de l’intersectionnalité est appliqué pour analyser les motivations qui sous-tendent la violence exercée contre les femmes lors du génocide rwandais de 1994, particulièrement au croisement des différences de catégories socio-politique, de sexe et d’ethnie ainsi que d’appartenance politique. Ces catégories ne jouent pas un rôle équivalent lorsqu’il s’agit d’identifier la violence exercée contre les femmes lors d’un conflit, pourtant, il existe une interaction entre celles-ci à l’échelle des individus et également des institutions [4]Hancock, Ange-Marie, “When Multiplication Doesn’t Equal Quick Addition: Examining Intersectionality as a Research Paradigm,” 2007, Perspectives on Politics, vol. 5, no. 1, page 64.. 

Cet article applique ce cadre interdisciplinaire à un contexte régional spécifique afin d’éviter toute analyse simpliste de la violence basée sur le genre contre les femmes dans la région des Grands Lacs, tout en considérant la généalogie historique des relations ethniques, des conflits et du rôle des femmes au Rwanda dans le premier article. Le génocide rwandais de 1994 constitue le point de départ spatial et temporel en raison des millions de réfugié.es qu’il a engendré[5]Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), “Chapitre 10 : Le génocide rwandais et ses conséquences”, 2000, La situation des réfugiés dans le monde 2000 : Cinquante … Continue reading, parmi les génocidaires[6]Le terme « génocidaires » renvoie aux personnes ayant participé au génocide rwandais de 1994., vers les pays voisins, principalement dans les régions orientales telles que la République démocratique du Congo où la violence et le conflit a perduré durant près de vingt ans. Ainsi, le premier article place le génocide du Rwanda à la genèse de la violence basée sur le genre dans la région à une échelle aussi vaste et véhémente.

L’intersectionnalité comme paradigme de recherche

Afin de comprendre l’intersectionnalité en tant qu’approche de recherche, il est essentiel de définir ce terme. Selon Patricia Hill Collins, « l’intersectionnalité considère que l’ethnie, la classe, le genre, la sexualité, la classe sociale, la nationalité, la compétence et l’âge – entre autres – sont des catégories liées entre elles et qui s’entrecroisent [7]Collins, Patricia Hill, and Sirma Bilge, Intersectionality, 2nd edition, 2020, page 1.». Ces liens forment une « matrice de domination[8]Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), ” Recommandation générale n° 30 sur les femmes dans la prévention des … Continue reading » , qui « souligne la dimension multiple des expériences de vie des sujets marginalisés ». En d’autres termes, l’intersectionnalité permet d’expliquer la façon dont les identités entrecroisées multiplient les oppressions qu’un individu ou un groupe peut subir. De plus, ces oppressions sont systématiques lorsque les États et les sociétés déterminent l’accès à la politique, à l’égalité et à toute forme de justice[9]Hancock, Ange-Marie, “When Multiplication Doesn’t Equal Quick Addition: Examining Intersectionality as a Research Paradigm,” 2007, Perspectives on Politics, vol. 5, no. 1, [American Political … Continue reading.Ce point est essentiel dans notre analyse puisque le génocide a été organisé par l’État, orchestré par la population et perpétré selon des caractéristiques identitaires.

L’intersectionnalité trouve ses origines dans les mouvements pour les droits civiques aux États-Unis lors du débat autour de l’oppression des femmes afro-américaines[10]“Kimberlé Crenshaw on Intersectionality, More than Two Decades Later”, 8 June 2017, Columbia Law School, , url: … Continue readingmais également dans d’autres pays du monde, industrialisé et en développement, pour expliquer les autres relations de pouvoir qui se croisent. Dans cette série d’articles, nous conduisons une recherche en utilisant ce concept comme outil d’analyse dans un contexte local afin d’examiner la violence basée sur le genre. Ce premier article se concentre sur les expériences des femmes rwandaises lors du génocide contre les Tutsis en 1994. Nous dépassons le genre comme seul facteur expliquant la violence sexuelle en mettant l’accent sur le rôle joué par l’identité ethnique et l’appartenance politique dans le choix des victimes. Ces interactions et ces expériences ne se déroulent pas dans le vide mais « ont lieu dans le contexte de systèmes et structures de pouvoir liées entre elles[11]Hankivsky, Olena, “Intersectionality 101”, 2014, Institute for Intersectionality Research and Policy, Simon Fraser University, vol. 64, page 2. » que nous allons expliciter dans le paragraphe suivant sur le génocide rwandais.

La mise en contexte du génocide du Rwanda

Il est primordial de dresser un panorama rapide des évènements qui ont conduit et créé le terrain propice à un génocide au Rwanda afin de contextualiser cette analyse. L’Allemagne, première puissance coloniale du Rwanda, s’est vu accorder le contrôle du pays lors de la Conférence de Berlin de 1884-1885. Cependant, en 1916, ce contrôle est passé aux Belges à la Conférence de Versailles via un mandat de la Société des Nations[12]Segal, Aaron, “Rwanda/ The Underlying Causes: A behind-the-Headlines Report on Bahutu-Batutsi Warfare”, 1964, Africa Report, vol. 9, issue 4, page 2, url: … Continue reading. Le régime de transition direct et indirect de la Belgique durant la période coloniale a engendré une hiérarchie entre les Tutsis et les Hutus (et les 1% de Twa) selon un axe majoritaire/minoritaire [13]Mamdani, Mahmood, When Victims Become Killers: Colonialism, Nativism, and the Genocide in Rwanda, Princeton University Press, 2001, page 100. Selon ce schéma, la minorité Tutsi a dominé la majorité Hutu et crée une polarisation fatale. Le Manifeste des Bahutu, publié en 1957, appelait à la libération des Hutus et a mené à la « révolution sociale » de 1959 et à l’indépendance en 1962, qui a inversé la hiérarchie sociale et politique et renforcé les divisions entre les deux groupes ethniques [14]Ibid, p.116. 

Au début des années 1990 avant le génocide, une tentative de réconciliation entre les partis d’opposition a eu lieu par l’intermédiaire des accords d’Arusha signés en 1993. Ces négociations de paix ont échoué à mettre fin à la guerre civile au Rwanda, et provoqué le massacre de Tutsis et de Hutus. Le génocide ainsi engendré a fait près de 800 000 morts parmi les Tutsis en seulement trois mois en 1994. Tandis que le génocide au Rwanda ciblait un groupe ethnique au terme de décennies de haine et de méfiance cristallisées parmi les Hutus, les plus modérés ont également souffert de persécutions en raison de leur résistance et/ou de la protection apportée aux Tutsis[15]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, Human Rights Watch … Continue reading. Le génocide au Rwanda est singulier en ce que les massacres ne se sont pas limités à l’action de quelques militaires ou responsables du gouvernement, mais ont été perpétrés grâce à la participation massive de la population (Mamdani 267). Par crainte de poursuites, de nombreux génocidaires, tout comme d’autres Hutus, ont fui vers l’est pour la République démocratique du Congo. L’importance de cet exode sera évoquée dans le deuxième article de cette série. 

Comme c’est le cas dans la plupart des génocides, l’objectif était d’annihiler la population Tutsi par des massacres et des actes de violences sexuelles[16]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, 1996, Human Rights Watch … Continue reading. Les Interahamwe, une milice Hutu, et d’autres groupes armés locaux ont commis des crimes atroces. Parmi ces crimes, on peut noter des actes de violences sexuelles individuels et collectifs tels que : le viol, le viol en bande, le viol au moyen d’objets, les mariages forcés, l’esclavage sexuel et la mutilation sexuelle [17]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 20, op. cit.. Si le génocide a eu lieu à l’échelle individuelle et communautaire, on peut rapporter l’influence de l’État qui a mobilisé la population Hutu non seulement pour massacrer mais également encourager le viol les femmes Hutu. Les hommes ont commis des viols de leurs propres initiatives mais ont été encouragés par les chefs de milices locales, l’armée ou les responsables du gouvernement [18]Ibid, pp.20-21. De plus, la propagande extrémiste « définissait explicitement la sexualité des femmes Tutsi comme moyen d’infiltrer et de contrôler la communauté Hutu [19]Ibid, p.2». Le journal Kangura qui a publié Les Dix commandements du Hutu définissaient de nombreuses interdictions de relations entre Hutu et Tutsi [20]Mamdani 190 faisait mention du danger que représentaient les femmes Tutsi[21]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 11, op. cit..

Selon un rapport de Human Rights Watch (HRW), avant le génocide et durant la guerre civile, les femmes et les enfants étaient épargnés. Cette approche a évolué lors du génocide et « tous les Tutsis ont été ciblés, peu importe l’âge ou le sexe[22]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 21, op. cit. ». Jennie Burnet qualifie ce changement de « rupture brutale des normes sociales, particulièrement en matière d’agressions sexuelles [23]Burnet, Jennie E, “Rape as a Weapon of Genocide: Gender, Patriarchy, and Sexual Violence in the Rwandan Genocide”, 2015, Anthropology Faculty Publications, vol. 13, page 1.» Quelle est la raison de ce revirement ? Le HRW explique que le viol n’est pas une simple conséquence de la guerre, mais plutôt « une arme visant à terroriser et saper une communauté spécifique pour atteindre un but politique défini [24]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 2, op. cit. », qui était de nettoyer ethniquement le Rwanda de la population Tutsi.. À cette fin, les génocidaires ont ciblé les femmes Tutsi – par le massacre, la destruction des organes génitaux et reproducteurs, ou la mort lente par contamination au VIH – pour que les Hutus atteignent l’objectif. Si les victimes d’abus sexuels lors de conflits sont souvent choisies sans distinction d’appartenance ethnique ou politique((Ibid)), cet article montre que l’identité a joué un rôle dans leur victimisation. 

L’intersection des identités et le rôle joué dans la victimisation

Le viol en tant que crime de guerre et acte de génocide constitue un crime contre l’humanité. En effet, « Les statuts du Tribunal pénal pour le Rwanda définisent comme crimes contre l’humanité ces actes dont le viol, qui « sont commis pour atteindre largement ou de façon systématique des membres d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux. » [25]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 18, op. cit. ». L’analyse de l’intersection entre l’ethnie et le genre permet de différencier les deux notions. Le génocide est différent des autres crimes par son « intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » tel que décrit par l’Article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[26]Assemblée générale des Nations unies, “Prévention et répression du crime de génocide”, 9 décembre 1948, A/RES/260, url : … Continue reading. Dans les sous articles (d) et (e), l’Assemblée générale fait une référence indirecte et pourtant très claire aux violences sexuelles en qualifiant d’actes de génocide les « mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe » ou « le transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ». Cette notion de transfert forcé d’enfants est pertinente car, au Rwanda, la transmission est patrilinéaire, ce qui signifie que l’appartenance ethnique est transmise à l’enfant par le père et non la mère.

 À la lumière de cela, il semble évident que les violences sexuelles contre les Tutsis sont un acte de génocide non seulement en raison des conséquences physiques et psychologiques pour les victimes[27]Voir la partie (b) de l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du génocide interdisant les atteintes à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe. mais également du fait de la façon dont les violences empêchent les femmes Tutsi de mettre au monde une descendance Tutsi. Étant donné la place que revêt la maternité dans la société rwandaise, les violences sexuelles engendrent des sentiments de honte et de dépression ainsi que la mise au banc de ces femmes par leur communauté créant d’autres obstacles à la réconciliation avec le passé.

Les viols conduits commis lors du génocide sont à différencier entre « viol stratégique » et « viol d’opportunité ». La première catégorie faisant partie d’une tactique pour obtenir l’avantage [28]Benshoof, Janet, “The Other Red Line: The Use of Rape as an Unlawful Tactic of Warfare”, May 2014, Global Policy, vol. 5, no. 2, page 147.. Dans le cas du Rwanda, l’objectif était de détruire l’ethnie Tutsi par le meurtre, les violences sexuelles ou la mort lente par contamination au VIH et également « l’humiliation, la domination, et la peur pour provoquer l’exil forcé des civils de ce groupe ethnique » [29]United Nations Security Council Resolution 1820, “Preamble. New York”, 2008, NY: UN, url :  https://www.peacewomen.org/SCR-1820. Le rapport du HRW sur les violences sexuelles lors du génocide rwandais regorge d’entretiens détaillés de femmes, Tutsi et Hutu, qui ont subi de telles violences durant les 100 jours du génocide de 1994. Des chercheurs ont observé que les femmes Tutsi étaient décrites selon un stéréotype comme des femmes « belles et désirables » qui était renforcé par l’idée que l’ethnie a été choisie par les Belges pour gouverner en raison de la finesse de leurs traits, la couleur plus claire de leur peau et leur grande taille, poussant alors les hommes Hutus à briser ces représentations. En réalité, de nombreux témoignages attestent du fait que l’appartenance ethnique a joué un rôle dans la victimisation puisque ces dernières ont affirmé que les agresseurs en avaient fait mention durant ou à l’issue du viol [30]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 2, op. cit.

Une affaire traitée par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a montré que « les violences sexuelles faisaient partie intégrante du processus de destruction [des femmes Tutsi et] de l’ethnie Tutsi dans sa globalité [31]Tribunal pénal international pour le Rwanda (1998) Jugement, Procureur contre Akayesu, affaire n° ICTR-96-4-T, 2 septembre, url : … Continue reading ». En effet, le tribunal et les accusations à l’encontre de Jean-Paul Akayasu ont mené « au premier jugement de viol en tant qu’arme de génocide selon le droit international [32]Burnet, Jennie E, page 15, op. cit. ». D’après les enquêtes du tribunal et les témoignages rassemblés par Human Rights Watch [33]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., op. cit., nous pouvons conclure que les violences sexuelles ont représenté une manière de déshumaniser et de détruire les Tutsi. Certaines victimes ont survécu et raconté leur histoire, toutefois une majorité de Tutsi a péri « lors de massacres ou de viols [34]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 3, op. cit.. & Benshoof, Janet, page 153, op. cit. ». Les survivant.e.s ont encore de nombreux obstacles à surmonter comme de vivre avec la douleur physique et les complications liées aux violences subies, de lutter contre le VIH, d’avoir dû avorter ou élever un enfant né d’un viol, qu’on appelle « enfant de la haine », qui provoquent des traumatismes générationnels encore présents aujourd’hui[35]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 3, op. cit.. & Benshoof, Janet, page 153, op. cit..

Si les femmes Tutsi ont été les principales victimes des violences sexuelles lors du génocide, il serait trop simple d’affirmer qu’elles ont été les seules cibles des agresseurs Hutu [36]Burnet, Jennie E, “Rape as a Weapon of Genocide: Gender, Patriarchy, and Sexual Violence in the Rwandan Genocide”, Anthropology Faculty Publications, vol. 13, 2015, page 1.. Il convient assurément de rappeler que des femmes Hutu modérées (et des hommes) ont été tuées en raison de leur opposition au génocide. Le viol à l’encontre des femmes Hutu présente une logique différente et n’a pas été exercé à la même échelle [37]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, Human Rights Watch … Continue reading. Une femme Hutu mariée à un Tutsi, ou offrant sa protection, ou étant proche d’un Tutsi risquait des représailles [38]Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, Human Rights Watch … Continue reading. Cependant, selon ce raisonnement, les violences sexuelles contre les femmes Hutu n’ont pas participé à l’objectif politique génocidaire et ne constituent donc pas un acte de génocide. Toutefois, il s’agit bien de crimes contre l’humanité et peuvent être considérées comme des crimes de guerre individuels.

Le viol en tant que crime de guerre, acte de génocide, viol stratégique ou d’opportunité est interdit par les Conventions de Genève de 1949 et les protocoles additionnels de 1977. Par conséquent, des femmes Tutsi ou Hutu ont le droit de présenter leur affaire devant le TPIR ou les tribunaux gaçaca, le système de justice réparatrice basé sur la tradition rwandaise. Toutefois, elles sont nombreuses à craindre que leurs agresseurs cherchent à se venger, d’être exclues de leur communauté, ou de devoir garder le silence si leur témoignage ne correspond au schéma « agresseur Hutu et victime Tutsi [39]Burnet, Jennie E, page 20, op. cit. ». En raison de la restriction de la liberté d’expression au Rwanda après le génocide imposée par le gouvernement du Front patriotique rwandais, les témoignages qui s’écartent du récit dominant sont opprimés. Dans les études sur l’intersectionnalité, les universitaires parlent d’ « essentialisme de groupe » dans lequel certains membres d’un groupe, dans notre cas les femmes victimes de violences sexuelles lors du génocide, exercent des pressions sur des sous-groupes, en l’occurrence celui des femmes Hutu, pour effacer leur expérience et présenter « un front uni [40]Hancock, Ange-Marie, “When Multiplication Doesn’t Equal Quick Addition: Examining Intersectionality as a Research Paradigm,” 2007, Perspectives on Politics, vol. 5, no. 1, page 65. ». Cette pratique est délétère pour les femmes Hutu mais également pour la société qui doit reconnaître les crimes commis, même s’ils ne correspondent pas au discours prédominant. 

Conclusion

La violence basée sur le genre lors des conflits est devenue la règle durant le génocide rwandais de 1994 et a provoqué une multitude de conséquences physiques et psychologiques pour les femmes Tutsi et Hutu[41]Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ” Recommandation générale n° 30 sur les femmes dans la prévention des conflits, les situations de conflit et … Continue reading. L’appartenance ethnique a joué un rôle dans leur victimisation par les génocidaires étant donné qu’ils étaient pleinement conscients que cette violence contre les femmes Tutsi, qualifiée d’acte de génocide ou de viol stratégique dans cet article, ferait progresser les objectifs politiques des régimes soutenant le génocide. Alors que les objectifs politiques sont l’élimination de toute ou partie de l’opposition, la violence sexuelle contre les femmes Hutu ne se définit pas aisément en tant que stratégie génocidaire, on la qualifie plus largement de crime de guerre ou de viol d’opportunité. Malgré ces appellations, toutes les femmes au Rwanda qui ont subi des violences sexuelles méritent que justice soit faite. Malheureusement, la violence basée sur le genre n’a pas pris fin avec ce conflit. Comme nous l’avons brièvement mentionné, de nombreux génocidaires ont fui le Rwanda pour la RDC et des études ont montré que des femmes congolaises ont subi des violences lors des deux premières guerres du pays à la fin des années 1990 et au début des années 2000 et en subissent encore à ce jour en raison du conflit entre les groupes armés locaux et nationaux. Dans les articles suivants, nous montrerons grâce à une analyse intersectionnelle de la violence contre les femmes dans l’est de la RDC comment l’appartenance ethnique a pu jouer un rôle dans la victimisation des femmes dans un contexte géopolitique.

Pour citer cet article : Bridget Nievinski, “Une analyse intersectionnelle de la violence sexuelle et basée sur le genre dans le conflit de la région des Grands Lacs d’Afrique depuis 1994 : Les violences sexuelles durant le génocide rwandais de 1994 (1/2)”, 10.01.2022, Institut du Genre en Géopolitique.

Les propos contenus dans cet article n’engagent que l’auteur.ice.

References

References
1, 8 Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), ” Recommandation générale n° 30 sur les femmes dans la prévention des conflits, les conflits et les situations post-conflit “, 1er novembre 2013, CEDAW/C/GC/30, url : https://www.ohchr.org/documents/hrbodies/cedaw/gcomments/cedaw.c.cg.30.pdf.
2 Ibid
3 “La violence sexuelle et sexiste (VSS) désigne tout acte perpétré contre la volonté d’une personne et fondé sur les normes de genre et les relations de pouvoir inégales”. “Sexual and Gender Based Violence (SGBV) prevention and response”, HCR L’Agence des Nations unies pour les réfugiés, consulté le 25 février 2021, url : https://emergency.unhcr.org/entry/60283/sexual-and-gender-based-violence-sgbv-prevention-and-response.
4 Hancock, Ange-Marie, “When Multiplication Doesn’t Equal Quick Addition: Examining Intersectionality as a Research Paradigm,” 2007, Perspectives on Politics, vol. 5, no. 1, page 64.
5 Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), “Chapitre 10 : Le génocide rwandais et ses conséquences”, 2000, La situation des réfugiés dans le monde 2000 : Cinquante ans d’action humanitaire, url : https://www.unhcr.org/en-ie/3ebf9bb60.pdf.
6 Le terme « génocidaires » renvoie aux personnes ayant participé au génocide rwandais de 1994.
7 Collins, Patricia Hill, and Sirma Bilge, Intersectionality, 2nd edition, 2020, page 1.
9 Hancock, Ange-Marie, “When Multiplication Doesn’t Equal Quick Addition: Examining Intersectionality as a Research Paradigm,” 2007, Perspectives on Politics, vol. 5, no. 1, [American Political Science Association, Cambridge University Press], page 64.
10 “Kimberlé Crenshaw on Intersectionality, More than Two Decades Later”, 8 June 2017, Columbia Law School, , url: https://www.law.columbia.edu/news/archive/kimberle-crenshaw-intersectionality-more-two-decades-later.
11 Hankivsky, Olena, “Intersectionality 101”, 2014, Institute for Intersectionality Research and Policy, Simon Fraser University, vol. 64, page 2.
12 Segal, Aaron, “Rwanda/ The Underlying Causes: A behind-the-Headlines Report on Bahutu-Batutsi Warfare”, 1964, Africa Report, vol. 9, issue 4, page 2, url: https://search.proquest.com/openview/eba776f34bab41f2214e08b06bbb11d8/1?pq-origsite=gscholar&cbl=1820943
13 Mamdani, Mahmood, When Victims Become Killers: Colonialism, Nativism, and the Genocide in Rwanda, Princeton University Press, 2001, page 100
14 Ibid, p.116
15 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, Human Rights Watch Women’s Rights Project, 1996, page 2, url:  https://www.hrw.org/reports/1996/Rwanda.htm.
16 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, 1996, Human Rights Watch Women’s Rights Project, page 2, url:  https://www.hrw.org/reports/1996/Rwanda.htm, op. cit.
17 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 20, op. cit.
18 Ibid, pp.20-21
19 Ibid, p.2
20 Mamdani 190
21 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 11, op. cit.
22 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 21, op. cit.
23 Burnet, Jennie E, “Rape as a Weapon of Genocide: Gender, Patriarchy, and Sexual Violence in the Rwandan Genocide”, 2015, Anthropology Faculty Publications, vol. 13, page 1.
24 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 2, op. cit.
25 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 18, op. cit.
26 Assemblée générale des Nations unies, “Prévention et répression du crime de génocide”, 9 décembre 1948, A/RES/260, url : https://www.ohchr.org/en/professionalinterest/pages/crimeofgenocide.aspx.
27 Voir la partie (b) de l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du génocide interdisant les atteintes à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe.
28 Benshoof, Janet, “The Other Red Line: The Use of Rape as an Unlawful Tactic of Warfare”, May 2014, Global Policy, vol. 5, no. 2, page 147.
29 United Nations Security Council Resolution 1820, “Preamble. New York”, 2008, NY: UN, url :  https://www.peacewomen.org/SCR-1820.
30 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 2, op. cit
31 Tribunal pénal international pour le Rwanda (1998) Jugement, Procureur contre Akayesu, affaire n° ICTR-96-4-T, 2 septembre, url : https://unictr.irmct.org/sites/unictr.org/files/case-documents/ictr-96-4/trial-judgements/en/980902.pdf.
32 Burnet, Jennie E, page 15, op. cit.
33 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., op. cit.
34 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 3, op. cit.. & Benshoof, Janet, page 153, op. cit.
35 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., page 3, op. cit.. & Benshoof, Janet, page 153, op. cit.
36 Burnet, Jennie E, “Rape as a Weapon of Genocide: Gender, Patriarchy, and Sexual Violence in the Rwandan Genocide”, Anthropology Faculty Publications, vol. 13, 2015, page 1.
37 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, Human Rights Watch Women’s Rights Project, 1996, page 21, url:  https://www.hrw.org/reports/1996/Rwanda.htm.
38 Nowrojee, Binaifer, Fleischman, J., Des Forges, A., Longman, T., Rlph, R., Wakabi, K., & Levin, S., “Sexual Violence During the Rwandan Genocide and Its Aftermath”, Human Rights Watch Women’s Rights Project, 1996, page 11, url:  https://www.hrw.org/reports/1996/Rwanda.htm.
39 Burnet, Jennie E, page 20, op. cit.
40 Hancock, Ange-Marie, “When Multiplication Doesn’t Equal Quick Addition: Examining Intersectionality as a Research Paradigm,” 2007, Perspectives on Politics, vol. 5, no. 1, page 65.
41 Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ” Recommandation générale n° 30 sur les femmes dans la prévention des conflits, les situations de conflit et d’après-conflit “, Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), 1er nov. 2013, url : https://www.ohchr.org/documents/hrbodies/cedaw/gcomments/cedaw.c.cg.30.pdf.