Quand la France préfère voir les femmes djihadistes comme des victimes

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Quand la France préfère voir les femmes djihadistes comme des victimes

2.04.2022

Laura Jbara-Le Gourriérec

En 2016, les services de renseignement français considèrent que, sur les 700 djihadistes française·s en Syrie, environ 300 sont des femmes[1]C. Béraud, C. Rostaing, C. de Galembert, “Genre et lutte contre la ‘radicalisation’. La gestion sexuée du ‘risque’ religieux en prison”, 02/2017, Cahiers du Genre, pages 145 à … Continue reading. Les revenants[2]Expression utilisée pour parler des djihadistes française·s revenant en France. sont systématiquement incarcérés, contrairement aux revenantes : seulement trois d’entre elles se trouvent dans un quartier dédié de la prison de Fresnes[3]D. Thomson, Les Revenants, Editions Seuil, 2016, 294 pages. Source :  https://www.franceinter.fr/monde/une-femme-francaise-detenue-en-syrie-etre-ici-c-est-comme-etre-morte. La même année, des femmes tentent de commettre un attentat en France. Représentants de l’État et spécialistes du terrorisme laissent à penser que les renseignements comme la justice françaises n’avaient jusqu’ici jamais cru les femmes capables de passer à l’acte, les traitant comme des victimes de Daech[4]Des femmes comme des hommes ont fui ou souhaitent quitter Daech, suite aux violences observées et/ou subies. Mais il ne s’agit pas d’une généralité et un retour en France n’est pas … Continue reading, des individus de second plan au sein du groupe.

Certes, les théologiens wahhabites[5]“Le wahhabisme est un courant islamique qui veut revenir aux sources de l’Islam, c’est-à-dire qui veut que les musulmans vivent comme les musulmans vivaient au 1er siècle de l’Islam”. … Continue reading et salafistes[6]Le salafisme est d’après le Larousse : « un courant fondamentaliste de l’islam, qui prône aujourd’hui un retour à la religion pure des anciens en recourant à une lecture littérale des … Continue reading adhèrent à une organisation sociale genrée, le rôle de la femme musulmane tournant autour du foyer, l’homme étant chargé de la protéger et de se sacrifier pour le Prophète. Et, au sein d’Al-Qaïda, les femmes ont longtemps été cantonnées à des rôles non-combattants[7]M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, … Continue reading.

Toutefois, la violence n’est pas intrinsèquement masculine : les femmes sont impliquées dans des mouvements violents depuis plusieurs décennies[8]F. Lahnait, “Femmes Kamikazes ou le Jihad au Féminin”, 04/2014, Tribune Libre – Centre Français de Recherche sur le Renseignement, 14 pages. URL : … Continue reading. La femme terroriste n’a rien d’une révolution du XXIe siècle, en Europe ou au Moyen-Orient. Dans les années 1980, six femmes liées au Parti Populaire National Syrien (PPNS) commettent plusieurs attentats[9]“Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze. Au même moment, en Tchétchénie, sous la houlette du leader des djihadistes saoudiens Samer Swailem[10]Aussi connu sous le nom de Kattab., la participation des femmes au combat est encouragée[11]M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, … Continue reading. Dans les années 1990, des femmes appartenant au Parti communiste du Kurdistan (PKK) ainsi que les Tigres Tamouls au Sri Lanka suivent leur exemple[12]“Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze. Entre 1985 et 2006, on recense plus de 200 femmes kamikazes autour du monde. En 2008, en 4 mois, 17 femmes mènent à bien des attentats suicides, faisant 130 morts et blessant plus de 300 personnes[13]F. Lahnait, “Femmes Kamikazes ou le Jihad au Féminin”, 04/2014, Tribune Libre – Centre Français de Recherche sur le Renseignement, 14 pages. Bien que leur présence soit sujette à controverse au sein des cercles djihadistes, les femmes sont bel et bien recrutées pour des opérations terroristes.

Dès lors, comment expliquer que la France ait été prise par surprise en 2016 ? Les stéréotypes de genre ont-ils mené l’État français à sous-estimer la menace représentée par les femmes djihadistes ?

L’existence d’un récit djihadiste au féminin : paradoxes et évolutions contemporaines

Au XXIe siècle, recourir à des femmes kamikazes est une pratique de plus en plus courante. En 2000, Hawa Barayev est à l’origine d’un attentat suicide à la voiture piégée à Grozny. En 2016, les Tchétchènes ont à nouveau recours aux femmes à trois reprises[14]“Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze, normalisant leur participation active.

La théologie et la littérature des groupes islamiques et djihadistes évoluent en même temps que la pratique. En 2001, le Haut Conseil Islamique d’Arabie saoudite publie une fatwa[15]Une fatwa est d’après le Larousse : « une consultation juridique donnée par une autorité religieuse à propos d’un cas douteux ou d’une question nouvelle ». encourageant les Palestiniennes à devenir des kamikazes. En 2004, Cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas[16]Tué en 2004 par une frappe israélienne. et favorable aux femmes kamikazes, déclare que « Les femmes sont comme une armée de réserve : quand cela devient utile, nous les utilisons[17]“Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze». Suivront trois attentats liés au conflit israélo-palestinien, tous commis par des femmes[18]“Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze.

Dans un texte à destination des femmes musulmanes[19]Al-Rahman, “The Role of Women in Jihad by the martyred Shaykh, Al-Hafith Yusuf Bin Salih Al-‘Uyayri ”, U.A. 1429 AH (10 ou 11 Janvier 2008), Sada al-Malahim – the Jihad Base Organization … Continue reading, Yusuf al-Ayeri[20]Aussi connu et orthographié comme suit: Yusuf Bin Salih Al-’Uyayri, Yusuf al-Eairy; tué par les forces saoudiennes en 2003., premier leader d’Al-Qaïda en Arabie saoudite, enjoint simplement les femmes qui le lisent à ne pas s’opposer au djihad[21]La guerre sainte. des hommes de leur entourage. En même temps, il reconnaît que les femmes sont présentes sur le champ de bataille depuis les origines de l’Islam et narre leurs exploits (tueries, suicides, etc…). Dans un autre de ses textes[22]“Did Eve commit suicide or martyred”, cité dans M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, … Continue reading, il autorise les femmes à réaliser des attentats suicides. Ses écrits témoignent de la controverse qui agite les mouvances islamistes terroristes : « si certains considèrent que tout est bon pour faire avancer la cause, d’autres déploreront le fait que les femmes ne se cantonnent pas à leurs rôles premiers et qu’elles soient sur le devant de la scène, alors qu’elles se doivent plutôt d’opérer en coulisse[23]G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, page 95 https://www.cairn.info/revue-inflexions-2018-2-page-87.htm».

En 2005, Abou Moussab al-Zarqawi, leader d’Al-Qaïda en Iraq[24]Prédécesseur de l’Etat Islamique en Iraq et au Levant (EIIL), aujourd’hui connu comme l’Etat Islamoque (EI) ou Daech., exhorte les femmes à devenir des membres actives de l’organisation et choisit lui-même celles qui se suicident le 9 novembre de la même année[25]M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, … Continue reading. C’est un tournant pour la figure de la femme djihadiste. L’État islamique sera amené à prendre un tournant similaire après l’instauration du Califat islamique en Syrie et en Iraq en 2014. L’organisation recrute alors un nombre accru de djihadistes, y compris des femmes. Leur rôle se diversifie[26]T. Bak, “Les femmes terroristes de Daech”, 22/10/2021, Institut du Genre en Géopolitique, https://igg-geo.org/?p=5232#f+5232+3+6 et M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in … Continue reading, jusqu’à leur permettre de devenir, occasionnellement, des kamikazes. Daech ouvre des muaskar[27]Camps d’entraînements. pour femmes dès 2015[28]D. Thomson, Les Revenants, Editions Seuil, 2016, 294 pages. et revendique les attentats commis par des femmes à partir de 2016.

Avec ces évolutions dans les limites de la Shari’a[29]Loi islamique., un discours du djihadisme au féminin se forme et séduit de plus en plus de femmes, les poussant à prendre part au djihad[30]M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, … Continue reading. Quand elles épousent un djihadiste, les jeunes mariées reçoivent une kalachnikov et une ceinture d’explosifs[31]D. Thomson, Les Revenants, Op.cit. et sont formées à l’utilisation de ces armes, par mesure de précaution[32]G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, pages 87 à 96, https://www.cairn.info/revue-inflexions-2018-2-page-87.htm. Certaines femmes désirent davantage : être autorisées à combattre, à se sacrifier, à faire des dogmas[33]Expression utilisée pour désigner les attentats suicides.. Les revenantes françaises partagent cette volonté[34]D. Thomson, Les Revenants, Op.cit. et reconnaissent que c’est un moyen d’être actrices de leur vie, d’avoir le contrôle, du pouvoir[35]Ibid..

En outre, l’évolution du rôle des femmes djihadistes n’est pas à confondre avec une forme de féminisme. Elles ne revendiquent pas l’égalité et une révolution au sein de l’organisation, mais souhaitent simplement être en mesure de prouver leur foi et de défendre leur interprétation de l’Islam. L’organisation à laquelle elles appartiennent, consciente des avantages qu’elles représentent sur le terrain, reste profondément patriarcale et fermement opposée à l’émancipation des femmes.

Il est avantageux de recourir à des femmes pour mener des opérations terroristes, notamment grâce aux biais genrés présents dans de nombreux pays[36]“Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze. Elles sont moins suspectées que les hommes, moins souvent fouillées… Les attentats commis par des femmes sont par ailleurs rares et entrent en contradiction directe avec les stéréotypes de la violence typiquement masculine et de la femme douce, calme, victime. Les femmes kamikazes attirent donc davantage l’attention des médias, devenant un outil de communication et de recrutement pour les terroristes[37]D. D. Zedalis, Female Suicide Bombers, 2004, 18 pages..

Ces changements relatifs au statut de la femme djihadiste ont rapidement été pris en compte par les États-Unis. Le gouvernement américain considère sérieusement la menace que ces femmes représentent, à l’étranger comme sur le territoire national, dès 2003[38]Ibid.. À cela s’ajoutent l’existence de camps d’entraînement clandestins pour les femmes, à Naplouse[39]En Palestine/Cisjordanie. notamment, et l’arrestation de femmes djihadistes par la Russie et Israël, mentionnés par des chercheur·euse·s américain·e·s dès 2004[40]D. D. Zedalis, Female Suicide Bombers, Op.cit.. Une prise de conscience précoce qui détonne avec la position française.

Pour la France, des femmes victimes, déresponsabilisées et non-dangereuses

Longtemps, la France a supposé que « les femmes suivaient leur mari[41]François Molins dans une interview pour Le Monde, 2016. Voir : https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/05/05/djihad-des-femmes-etat-des-lieux-de-la-menace_5294662_3224.html». Ces femmes sont perçues comme des mères et épouses, et présentées comme telles. Ce langage traduit une passivité supposée de la part de ces femmes, l’idée qu’elles ne sont que des victimes collatérales. La littérature française sur les femmes djihadistes est récente, la majorité des écrits ayant été publiés après 2015, tandis que la menace est reconnue par d’autres acteurs internationaux depuis plus de vingt ans.

Les services de renseignement français, ainsi que la justice, sont partis du principe qu’ayant une interprétation conservatrice et rigoriste de l’Islam, prônant une hiérarchie sociale genrée, l’État islamique ne pouvait qu’encourager un djihad purement masculin, sexiste jusque dans sa stratégie combattante. Il paraît inconcevable que des femmes, nées et éduquées au sein d’une société française prônant l’égalité femmes-hommes et les droits des femmes, puissent de leur plein gré se soumettre à Daech et à la Shari’a[42]G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, pages 87 à 96, https://www.cairn.info/revue-inflexions-2018-2-page-87.htm et être « le moteur de la radicalisation, et [que] certaines [soient] plus favorables aux attentats que leurs époux[43]D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.». Il n’est même pas question ici d’envisager que des femme souhaitent commettre ces attentats. Il y a, en France comme ailleurs, une difficulté à concevoir les femmes comme des êtres violents[44]Voir les témoignages de revenantes présents dans D. Thomson, Les Revenants, Editions Seuil, 2016, 294 pages.. La société est tentée de les réduire à des victimes, créatures émotionnelles qui subissent, en cherchant dans leur passé l’événement traumatique qui a pu les mener vers Daech[45]G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, pages 87 à 96, https://www.cairn.info/revue-inflexions-2018-2-page-87.htm.

Il était donc admis que les Françaises n’avaient que des rôles secondaires au sein de Daech, qu’elles représentaient un danger minime. Celles qui revenaient sur le territoire national pouvaient voir leurs papiers d’identité saisis, se retrouver éventuellement en liberté sous contrôle judiciaire en attendant un procès, mais restaient globalement bien moins surveillées et judiciarisées que les hommes[46]D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.. L’impunité leur étant accordée démontre une méconnaissance et une incompréhension de la réalité historique et pratique du rôle des femmes djihadistes, ainsi que de l’Islam et du Coran qui permettent bien aux femmes de faire le djihad si nécessaire[47]D. D. Zedalis, Female Suicide Bombers, Op.cit.. Le résultat est le suivant : en 2013 comme en 2015 en France, le profil type du djihadiste est toujours celui d’un homme[48]A. Roblain, B. Malki, “Djihadistes, tous les mêmes ? Analyse psychosociale du profil des djihadistes européens et des problématiques sécuritaires qu’ils posent en Occident”, 01/2015, … Continue reading, et aucune mention n’est faite du danger représenté par les femmes[49]“Combattants européens en Syrie: l’Europe prépare une réplique”, Le Monde avec AFP, 07/06/2013, … Continue reading. Jusqu’au passage à l’acte, leur radicalité est sous-estimée.

L’impact de la tentative d’attentat par des femmes en 2016 : la nouvelle stratégie française et ses limites

En septembre 2016, des femmes tentent de commettre un attentat à la voiture piégée à Notre-Dame à Paris. Soudain, la France découvre que le terroriste type n’est pas forcément un homme, qu’il peut être ‘elle’ et s’appeler Amel, Inès, Sarah, Ornella, Samia, Selima[50]Amel Sakaou, Inès Madani, Sarah Hervouët, Ornella Gilligmann, Samia Chalel et Selima Aboudi ont été jugées et condamnées en 2019 aux côtés de Rachid Kassim et Mohammed Lamine Aberouz pour … Continue reading… Jean-Charles Brisard, président du Centre d’Analyse du Terrorisme[51]Président du Centre d’Analyse du Terrorisme : https://www.cat-int.org/, reconnaît que c’est avec ce commando opérationnel de femmes djihadistes que les services de renseignement ainsi que la justice « comprennent à ce moment [qu’elles] ont bénéficié à tort d’un biais de genre[52]D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.». François Molin, procureur général de la République, semble découvrir que l’État islamique a désormais recours à des femmes pour mener ses opérations à l’étranger, et sous-entend que ce changement ne remonte qu’à l’été 2017[53]“Selon François Molins, des femmes et des enfants sont appelées au “jihad armé””, SudOuest, … Continue reading.

Il aura fallu une tentative d’attentat sur son sol pour que la France prenne les femmes djihadistes au sérieux et qu’une réflexion voit le jour au sein des institutions de renseignement, judiciaires et carcérales françaises. Dès lors, le traitement pénal de ces femmes change : « Alors qu’aucune femme n’avait été jugée pour terrorisme en 2014 et 2015, 4 l’ont été en 2016, 15 en 2017 et 21 en 2018[54]L. Darbon, “Attentat raté de Notre-Dame: «Le rôle des femmes djihadistes a été longtemps sous-estimé»”, FigaroVox, 23/09/2021, … Continue reading». Les revenantes post-attentat de Notre-Dame sont quasi systématiquement emprisonnées[55]G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, Op.cit., ce qui signifie que, désormais, elles peuvent se rencontrer en prison, y créer des foyers de radicalisation, recruter et fomenter d’autres attentats. En ce qui concerne les hommes emprisonnés, les risques d’embrigadement en prison ont été pris en compte dès 1995, et la politique de lutte contre la radicalisation adoptée en France en 2005 comprenait un volet prison. La politique française de lutte contre la radicalisation en prison, jusque-là centrée exclusivement sur les hommes et reproduisant des « représentations sexuées du risque religieux[56]C. Béraud, C. Rostaing, C. de Galembert, “Genre et lutte contre la ‘radicalisation’. La gestion sexuée du ‘risque’ religieux en prison”, 02/2017, Cahiers du Genre, pages 152, … Continue reading», doit s’adapter.

Le retour des femmes et enfants de djihadistes est un autre sujet épineux. Depuis 2019, seuls des enfants de djihadistes ont été rapatriés, même lorsque la mère était vivante et localisée[57]H. Radisson, “Familles de djihadistes français en Syrie: devant la CEDH, une audience attendue”, La Croix, 29/09/2021, … Continue reading. Il y a eu un revirement dans l’attitude de la France, qui fait désormais une distinction entre l’enfant, victime innocente née au mauvais endroit au mauvais moment, et la mère, qui a fait le choix de se rendre en Syrie pour rejoindre Daech et représente une menace potentielle. Hélas, laisser ces femmes dans les camps d’Al-Hol et de Roj[58]Situés au Nord-Est de la Syrie, dans des zones contrôlées par les Kurdes. pose un problème sécuritaire, puisqu’elles y créent des foyers de radicalisation et forment la prochaine génération de djihadistes, les « lionceaux du califat[59]Expression désignant les enfants de djihadistes. Voir “175 parlementaires demandent le rapatriement des femmes et enfants français encore en Syrie”, Libération, 04/10/2021. … Continue reading».

En dépit des récents évènements, les femmes djihadistes font toujours l’objet d’un traitement différencié fondé sur le genre. Aujourd’hui encore, il est difficile d’établir un profil type de la femme djihadiste[60]D. D. Zedalis, Female Suicide Bombers, Op.cit.. Et lorsque l’engagement des femmes occidentales auprès de Daech est abordé, les données sont insuffisantes et l’approche biaisée. L’hypothèse initiale retenue en France est que les hommes et les femmes rejoignant Daech ne le font pas pour les mêmes raisons, qu’iels ne sont pas recruté·e·s de la même façon, etc… Et ce sans aucun fondement puisque, dans les faits, il n’y a de différence ni dans le recrutement[61]Ibid., ni dans la façon dont iels justifient le djihad et défendent Daech[62]G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, Op.cit., ni même dans les difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit d’y renoncer[63]D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.. Pourtant, les trois raisons principales d’engagement des femmes ayant été identifiées sont « l’amour, l’humanitaire et la crédulité[64]G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, p. 89, Op.cit». Cette analyse exclut la dimension politique de l’engagement, les convictions et le libre-arbitre de ces femmes[65]Ibid., et contribue « à réduire le djihad féminin à un ensemble de facteurs avant tout émotionnels[66]Ibid.». Comment expliquer que ces motifs, liés à des traits de caractère tels que la naïveté et l’altruisme, ne soient attribués qu’aux femmes ? Et quid des femmes qui sont parties en pleine connaissance de cause et qui, une fois revenues en France, continuent d’adhérer au discours idéologique de Daech ? 

Conclusion

Avoir sous-estimé la dangerosité et les convictions religieuses et politiques des femmes djihadistes n’est pas seulement la preuve que les services de renseignement et la justice français ont intériorisé des préjugés sexistes qui affectent leur travail et la sécurité nationale. Ils font également état d’un retard vis-à-vis d’autres pays, plus au fait des évolutions relatives au rôle des femmes djihadistes (pourtant largement documenté), et plus réactifs sur ces problématiques.

Femmes et hommes djihadistes représentent une menace équivalente pour la France. Iels doivent donc être traité·e·s de la même façon par la justice. Il est probable que le peu d’attention ayant été accordée aux femmes kamikazes jusqu’en 2016 et le manque d’anticipation aient permis à certaines d’entre elles de passer entre les mailles du filet. À l’avenir, il conviendrait de suivre de plus près les évolutions théologiques et pratiques de Daech vis-à-vis de ses membres féminins, de conduire des études plus poussées sur les raisons motivant ces Françaises à rejoindre le groupe terroriste et d’accorder plus de crédit à ces femmes, même si elles ne sont que des femmes

Pour citer cette production: Laura Jbara-Le Gourriérec, “Quand la France préfère voir les femmes djihadistes comme des victimes”, 2.04.2022, Institut du Genre en Géopolitique.

Les propos tenus dans cet écrit n’engagent que l’autrice. 

References

References
1 C. Béraud, C. Rostaing, C. de Galembert, “Genre et lutte contre la ‘radicalisation’. La gestion sexuée du ‘risque’ religieux en prison”, 02/2017, Cahiers du Genre, pages 145 à 165, https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2017-2-page-145.htm
2 Expression utilisée pour parler des djihadistes française·s revenant en France.
3 D. Thomson, Les Revenants, Editions Seuil, 2016, 294 pages. Source :  https://www.franceinter.fr/monde/une-femme-francaise-detenue-en-syrie-etre-ici-c-est-comme-etre-morte
4 Des femmes comme des hommes ont fui ou souhaitent quitter Daech, suite aux violences observées et/ou subies. Mais il ne s’agit pas d’une généralité et un retour en France n’est pas forcément synonyme de rupture idéologique, comme nous le verrons plus bas.
5 “Le wahhabisme est un courant islamique qui veut revenir aux sources de l’Islam, c’est-à-dire qui veut que les musulmans vivent comme les musulmans vivaient au 1er siècle de l’Islam”. Pour plus de détails voir : https://www.europe1.fr/international/quest-ce-que-le-wahhabisme-2644639#:~:text=Le%20wahhabisme%20est%20un%20courant%20islamique%20qui%20veut%20revenir%20aux,1er%20si%C3%A8cle%20de%20l’islam
6 Le salafisme est d’après le Larousse : « un courant fondamentaliste de l’islam, qui prône aujourd’hui un retour à la religion pure des anciens en recourant à une lecture littérale des sources ».
7, 11, 25, 30 M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, https://www.abacademies.org/articles/jihadist-woman-role-and-position-shift-in-isis-10452.html
8 F. Lahnait, “Femmes Kamikazes ou le Jihad au Féminin”, 04/2014, Tribune Libre – Centre Français de Recherche sur le Renseignement, 14 pages. URL : https://cf2r.org/tribune/femmes-kamikazes-ou-le-jihad-au-feminin/
9, 12, 14, 18 “Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze
10 Aussi connu sous le nom de Kattab.
13 F. Lahnait, “Femmes Kamikazes ou le Jihad au Féminin”, 04/2014, Tribune Libre – Centre Français de Recherche sur le Renseignement, 14 pages
15 Une fatwa est d’après le Larousse : « une consultation juridique donnée par une autorité religieuse à propos d’un cas douteux ou d’une question nouvelle ».
16 Tué en 2004 par une frappe israélienne.
17 “Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze
19 Al-Rahman, “The Role of Women in Jihad by the martyred Shaykh, Al-Hafith Yusuf Bin Salih Al-‘Uyayri ”, U.A. 1429 AH (10 ou 11 Janvier 2008), Sada al-Malahim – the Jihad Base Organization in Southern Arabia, 17 pages, https://scholarship.tricolib.brynmawr.edu/bitstream/handle/10066/7287/HAF_Role_of_the_Women.pdf?sequence=1&isAllowed=y
20 Aussi connu et orthographié comme suit: Yusuf Bin Salih Al-’Uyayri, Yusuf al-Eairy; tué par les forces saoudiennes en 2003.
21 La guerre sainte.
22 “Did Eve commit suicide or martyred”, cité dans M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, https://www.abacademies.org/articles/jihadist-woman-role-and-position-shift-in-isis-10452.html
23 G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, page 95 https://www.cairn.info/revue-inflexions-2018-2-page-87.htm
24 Prédécesseur de l’Etat Islamique en Iraq et au Levant (EIIL), aujourd’hui connu comme l’Etat Islamoque (EI) ou Daech.
26 T. Bak, “Les femmes terroristes de Daech”, 22/10/2021, Institut du Genre en Géopolitique, https://igg-geo.org/?p=5232#f+5232+3+6 et M. Abu Rumman, “Jihadist Woman: Role and Position Shift in Isis”, 2021, Journal of Legal, Ethical and Regulatory Issues, https://www.abacademies.org/articles/jihadist-woman-role-and-position-shift-in-isis-10452.html
27 Camps d’entraînements.
28 D. Thomson, Les Revenants, Editions Seuil, 2016, 294 pages.
29 Loi islamique.
31 D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.
32, 42, 45 G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, pages 87 à 96, https://www.cairn.info/revue-inflexions-2018-2-page-87.htm
33 Expression utilisée pour désigner les attentats suicides.
34, 63 D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.
35, 38, 61 Ibid.
36 “Et la guérilla créa la femme-kamikaze”, Le Temps, 07/01/2016, https://www.letemps.ch/monde/guerilla-crea-femmekamikaze
37 D. D. Zedalis, Female Suicide Bombers, 2004, 18 pages.
39 En Palestine/Cisjordanie.
40, 47, 60 D. D. Zedalis, Female Suicide Bombers, Op.cit.
41 François Molins dans une interview pour Le Monde, 2016. Voir : https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/05/05/djihad-des-femmes-etat-des-lieux-de-la-menace_5294662_3224.html
43, 52 D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.
44 Voir les témoignages de revenantes présents dans D. Thomson, Les Revenants, Editions Seuil, 2016, 294 pages.
46 D. Thomson, Les Revenants, Op.cit.
48 A. Roblain, B. Malki, “Djihadistes, tous les mêmes ? Analyse psychosociale du profil des djihadistes européens et des problématiques sécuritaires qu’ils posent en Occident”, 01/2015, Journal du droit des jeunes, pages 38 à 42, https://www.cairn.info/revue-journal-du-droit-des-jeunes-2015-1-page-39.htm
49 “Combattants européens en Syrie: l’Europe prépare une réplique”, Le Monde avec AFP, 07/06/2013, https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/06/07/jeunes-europeens-en-syrie-l-europe-prepare-une-replique_3426402_3218.html?xd_co_f=YjZjNWZiZjctODVkMi00NDdjLTgwMTMtZWQxMmQ2ZmMzMTI3#C6IRRbqGpCTkwBXr.99
50 Amel Sakaou, Inès Madani, Sarah Hervouët, Ornella Gilligmann, Samia Chalel et Selima Aboudi ont été jugées et condamnées en 2019 aux côtés de Rachid Kassim et Mohammed Lamine Aberouz pour leurs rôles respectifs dans cette tentative d’attentat. Voir “EN DIRECT – Attentat manqué de Notre-Dame : 25 et 30 ans de prison pour les deux principales accusées”, Le Figaro, 15/10/2019,

https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/10/14/01016-20191014LIVWWW00001-proces-attentat-rate-notre-dame-plaidoiries-verdict-terrorisme-islamisme.ph

51 Président du Centre d’Analyse du Terrorisme : https://www.cat-int.org/
53 “Selon François Molins, des femmes et des enfants sont appelées au “jihad armé””, SudOuest, 23/01/2018,

https://www.sudouest.fr/justice/terrorisme/selon-francois-molins-des-femmes-et-des-enfants-sont-appeles-au-jihad-arme-3189756.php

54 L. Darbon, “Attentat raté de Notre-Dame: «Le rôle des femmes djihadistes a été longtemps sous-estimé»”, FigaroVox, 23/09/2021, https://www.lefigaro.fr/vox/societe/attentat-dejoue-de-notre-dame-le-role-des-femmes-djihadistes-a-ete-longtemps-sous-estime-20190923
55, 62 G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, Op.cit.
56 C. Béraud, C. Rostaing, C. de Galembert, “Genre et lutte contre la ‘radicalisation’. La gestion sexuée du ‘risque’ religieux en prison”, 02/2017, Cahiers du Genre, pages 152, https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2017-2-page-145.htm
57 H. Radisson, “Familles de djihadistes français en Syrie: devant la CEDH, une audience attendue”, La Croix, 29/09/2021, https://www.la-croix.com/France/Familles-djihadistes-francais-Syrie-devant-CEDH-audience-attendue-2021-09-29-1201177873
58 Situés au Nord-Est de la Syrie, dans des zones contrôlées par les Kurdes.
59 Expression désignant les enfants de djihadistes. Voir “175 parlementaires demandent le rapatriement des femmes et enfants français encore en Syrie”, Libération, 04/10/2021. https://www.liberation.fr/societe/police-justice/175-parlementaires-demandent-le-rapatriement-des-femmes-et-enfants-francais-encore-en-syrie-20211004_RD4424SLGFENNMT3T4MZUN7KIU/
64 G. Casutt, “Quand le djihadiste est une femme”, 02/2018, Inflexions – Armée de terre, p. 89, Op.cit
65 Ibid.
66 Ibid.