Jeunes femmes, jeunes filles et avortement en Amérique latine

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Jeunes femmes, jeunes filles et avortement en Amérique latine

28.03.2020

Par Julia Heres Garcia

Les spécificités de la situation des filles et des jeunes femmes au regard du droit à l’avortement en Amérique latine ne peuvent être appréhendées qu’à l’aune d’une analyse de l’état global de l’ensemble de leurs droits et santé sexuels et reproductifs (DSSR). En effet, les conséquences néfastes sur la vie, la santé et la dignité des filles et jeunes femmes du continent de la non-légalisation de l’avortement sont exacerbées par le faible niveau d’éducation sexuelle et la prévalence extrême de violences sexuelles, dont de nombreuses victimes sont mineures.

L’avortement pour les filles et les jeunes femmes : un accès quasi impossible

Tout d’abord, le tabou entourant la sexualité sur le continent latino-américain ne favorise pas le développement d’une éducation complète à la sexualité, chez les filles comme chez les garçons. L’absence d’éducation à la sexualité prive les jeunes d’informations fiables sur leurs droits et leur santé sexuels et reproductifs : iels[1]Terme employé pour désigner les personnes sans distinction de genre. ne peuvent prévenir, notamment, une grossesse non désirée, s’iels[2]Terme employé pour désigner les personnes sans distinction de genre. ne connaissent pas et n’ont pas accès à des moyens de contraception. De plus, alors que les violences sexistes et sexuelles s’ancrent dans les rapports sociaux de sexe inégaux traversant nos sociétés, le manque d’éducation sur l’égalité de genre est un des facteurs explicatif du nombre élevé de viols, notamment.

En théorie, le droit à l’avortement est autorisé en cas de viol dans la majeure partie des pays du continent. Cependant, les contraintes qui pèsent plus particulièrement sur les filles mineures et sur les jeunes femmes rendent souvent ce droit caduc.  Il est  parfois nécessaire de demander une autorisation parentale ou de porter plainte pour pouvoir avorter, dans un contexte où la sexualité adolescente est taboue et où les jeunes filles victimes de viol le sont souvent dans le cadre familial où la dénonciation est quasi impossible [3]FIDH, Avortement au Chili : les femmes face à d’innombrables obstacles, 20.08.2018.. Au Chili, par exemple, l’autorisation parentale est nécessaire pour avorter dans les trois cas prévus par la loi (viol et/ou inceste, malformation du fœtus et danger pour la vie de la femme enceinte). En cas de refus, l’autorisation peut être donnée par un juge qui statut sur la base des informations délivrées par le personnel médical, rompant de fait le principe de confidentialité [4]FIDH, Avortement au Chili : les femmes face à d’innombrables obstacles, 20.08.2018..

Enfin, la dépendance financière des filles et des jeunes femmes les empêche doublement d’avoir accès à l’avortement.  D’une part, elles ne disposent souvent pas des moyens pour avorter avec plus de discrétion et de rapidité – à l’étranger quand l’avortement est totalement illégal dans leur pays ou dans une clinique privée dans leur pays quand il est légal. D’autre part, elles peuvent ne pas être en mesure de demander une aide financière à leur famille, notamment quand ces dernières sont opposées à l’avortement et risquent de les priver de ce droit, ou de dénoncer un inceste ou un viol, si cela risque d’entraîner la perte de leur principal soutien financier.

La négation du droit à l’avortement : une violence sexuelle à part entière et un facteur d’accroissement des inégalités liées au genre 

Le taux de grossesses précoces en Amérique latine et dans les Caraïbes demeure à ce jour très élevé. La région est même la seule au monde où ce chiffre continue d’augmenter [5]Par exemple, en Argentine, une fille de 10 à 14 ans donne naissance à un enfant toutes les trois heures. Voir : Erika Guevara-Rosas,  “L’Amérique latine doit cesser de contraindre des … Continue reading. Les grossesses précoces impactent la santé mentale (pouvant aller jusqu’au suicide [6] Anne Proenza, ” Salvador : « Nous n’avons pas d’autre choix que de mettre au monde»”, Libération ,04.01.2018. comme physique (complications obstétriques etc.) des jeunes femmes et amoindrissent leurs chances de scolarisation et d’intégration socio-économique. La négation du droit à l’avortement des jeunes filles est donc un facteur d’accroissement des inégalités socio-économiques liées au genre. Par exemple, six jeunes filles enceintes sur dix, en Argentine, abandonnent leurs études [7]Erika Guevara-Rosas,  “L’Amérique latine doit cesser de contraindre des filles enceintes à se retrouver dans une situation de danger de mort”, Amnesty International, 05.03.2019..

Par ailleurs,  les grossesses résultantes d’un viol peuvent également mener à des mariages précoces et forcés, notamment pour “sauver l’honneur familial”. C’est le cas au Nicaragua où de nombreuses jeunes filles, parfois seulement âgées de 12 ans, sont obligées de se marier avec leur agresseur [8]Human Rights Watch, “Nicaragua: Prohibición del aborto supone riesgo para la salud y la vida”, 31.07.2017..

Le recours aux avortements non sécurisés  par des jeunes filles de moins de 18 ans (3 millions des 25 millions d’avortement non sécurisés) représente quant à lui la deuxième cause de mortalité maternelle chez les jeunes femmes de 15 à 19 ans[9]Ann M. Starrs,Alex Ezeh,Gary Barker,Alaka Basu,Jane T. Bertrand,Robert W. Blum,Awa M. Coll-Seck,Anand Grover,Laura Laski,Monica Roa,Zeba A. Sathar,Lale Say,Gamal I. Serour,Susheela Singh,Karin … Continue reading.

La négation du droit à l’avortement est ainsi une violence sexuelle en tant que telle, parfois précédée ou suivie d’autres violences sexuelles comme des viols et des mariages précoces et forcés.

Une “révolution des filles” ? 

Premières victimes de la restriction du droit à l’avortement, les jeunes filles et les jeunes femmes sont également les fers de lance du combat pour sa libéralisation. En Argentine par exemple, ce sont les étudiant.e.s qui ont mis le droit à l’avortement au centre des préoccupations du mouvement plus large et intergénérationnel « Ni Una Menos », faisant de celui-ci le cœur de leurs revendications. Les mobilisations pour le droit à l’avortement y sont ainsi souvent présentées comme « une révolution des filles »  (on parle également de « mouvement des pibas ») [10]Catherine Gouëset, “Argentine : l’avortement et la “révolution des filles”, L’Express, 13.06.2018..

Pour citer cet article : Julia Heres Garcia, ”Jeunes femmes, jeunes filles et avortement en Amérique latine”, pour le projet ¡BASTA YA! – un documentaire militant sur la lutte collective pour le droit à l’avortement en Amérique latine.
Rendez-vous sur le site internet de ¡BASTA YA! et les pages Instagram et Facebook

References

References
1, 2 Terme employé pour désigner les personnes sans distinction de genre.
3, 4 FIDH, Avortement au Chili : les femmes face à d’innombrables obstacles, 20.08.2018.
5 Par exemple, en Argentine, une fille de 10 à 14 ans donne naissance à un enfant toutes les trois heures. Voir : Erika Guevara-Rosas,  “L’Amérique latine doit cesser de contraindre des filles enceintes à se retrouver dans une situation de danger de mort”, Amnesty International, 05.03.2019.
6 Anne Proenza, ” Salvador : « Nous n’avons pas d’autre choix que de mettre au monde»”, Libération ,04.01.2018.
7 Erika Guevara-Rosas,  “L’Amérique latine doit cesser de contraindre des filles enceintes à se retrouver dans une situation de danger de mort”, Amnesty International, 05.03.2019.
8 Human Rights Watch, “Nicaragua: Prohibición del aborto supone riesgo para la salud y la vida”, 31.07.2017.
9 Ann M. Starrs,Alex Ezeh,Gary Barker,Alaka Basu,Jane T. Bertrand,Robert W. Blum,Awa M. Coll-Seck,Anand Grover,Laura Laski,Monica Roa,Zeba A. Sathar,Lale Say,Gamal I. Serour,Susheela Singh,Karin Stenberg,Marleen Temmerman,Ann Biddlecom,Anna Popinchalk,Cynthia SummersandLori S. Ashford,” Accelerate Progress—Sexual and Reproductive Health and Rights for All”,Guttmacher Institute,  SRHR Commission, 2018.
10 Catherine Gouëset, “Argentine : l’avortement et la “révolution des filles”, L’Express, 13.06.2018.