Le Kenya : un pays précurseur dans la lutte contre les violences faites aux femmes ?

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21.07.2022

Nell Benazzouz-Loupiac

Célèbre aujourd’hui pour sa prospérité économique fulgurante, le Kenya est présenté comme un modèle à tous ses pays voisins. Cette exemplarité économique est-elle la même sur le plan social ? Les Kenyanes bénéficient-elles d’une meilleure protection que les habitantes des pays voisins ? Les chiffres concernant les violences de genre au Kenya parlent d’eux-mêmes. 70% des victimes de viol sont des enfants.95% des filles sont agressées par un membre de leurs familles[1]« Au Kenya, 70% des victimes de viols sont des enfants », Care France, 24/07/2020, https://www.carefrance.org/actualites/kenya-pandemie-viol-violences-sexuelles/. En 2015, une carte réalisée par The WomansStats Project et partagée par le média anglais BBC News révèle qu’entre 26% et 50% des Kenyanes subissent des mutilations génitales[2]Eva Ontiveros « What is FGM, where does it happen and why? », BBC, 06/02/2019, What is FGM, where does it happen and why? – BBC News.Nebila Abdulmelik, militante féministe d’origine éthiopienne dira au journal français, Le Monde, que le « viol est banalisé » au Kenya[3]Cordélia Bonal, « Récit – Au Kenya, « le viol est banalisé » », Libération, 30/10/2013, … Continue reading. On peut donc se demander quels sont les mécanismes de violence sur le genre que subissent les Kenyanes ? Et comment s’en détachent-elles ? 

 Le caractère intergénérationnel des violences

L’un des mécanismes récurrents qui participe au silence des femmes victimes de violences sexuelles est celui du critère dit de « la beauté ». Pour être jugée comme victime potentielle de violences sexuelles, il faut répondre aux critères de beauté instaurés par la société. C’est ce qu’explique Rose Lamy, créatrice du compte Instagram « Préparez-vous pour la bagarre » et autrice de l’ouvrage Défaire le discours sexiste dans les médias[4]Rose Lamy, Défaire le discours sexiste dans les médias, JC Lattès, 2021, pages 142 à 157. Dès qu’une femme victime de violences sexuelles décidera de parler de son agression, c’est son physique qui sera jugé. Si les autorités estiment qu’elle ne répond pas aux critères de beauté dictés par la société, la violence subie sera instantanément remise en question. Étant réduite à son corps, une femme sera automatiquement discréditée du fait de ce dernier. Cet élément alimente ce que l’on appelle « la culture du viol »[5]Valérie Rey-Robert, Une culture du viol à la française, Libertalia, 2020, pages 17 à 73.

Au Kenya, les chiffres viennent confirmer ces propos. Les violences sexistes et sexuelles touchent toutes les femmes, de tous les âges, des enfants aux personnes âgées. Dans cet Etat, une agression sexuelle sur cinq touche une femme de plus de 60 ans[6]Pauline Nyambura, « Au Kenya, face aux agressions sexuelles, les mamies contre-attaquent », Courrier International, 25/10/2020, Au Kenya, face aux agressions sexuelles, les mamies … Continue reading. Malgré les chiffres cités précédemment, très peu d’études sont réalisées sur les violences sexuelles qui concernent cette catégorie de femmes. C’est une catégorie bien trop oubliée du fait de la pensée collective et du tabou qui tourne autour des violences sexuelles subies par les femmes âgées. Pour plusieurs raisons, les femmes âgées sont des proies de choix pour les agresseurs. Tout d’abord, du fait de croyances traditionnelles fallacieuses selon lesquelles avoir un rapport sexuel avec une femme âgée permettrait de guérir du VIH[7]Rédaction SilverEco, « Kenya : des femmes âgées pratiquent le karaté pour contrer les tentatives de viol », SilverEco, 07/11/2016, … Continue reading. De plus, du fait de l’omerta qui vient les toucher, il est difficile, pour les filles et les femmes de parler des violences sexuelles vécues et subies, la loi du silence est d’autant plus forte pour les femmes âgées. Celles-ci n’ayant pas le profil « type », leur parole est instantanément remise en question. Enfin, la peur de la répudiation, c’est-à-dire la volonté de la part de l’époux de rompre de manière unilatérale le mariage, renforce cette loi du silence. 

Pour faire face à ce phénomène, les Kenyanes ont décidé, entre elles, de s’organiser pour se défendre. Dans les bidonvilles de Nairobi, des groupes de femmes âgées se forment afin de prendre des cours de sports d’auto-défense tels que le Karaté, le Kung-fu[8]Pauline Nyambura, « Au Kenya, face aux agressions sexuelles, les mamies contre-attaquent », Courrier International, 25/10/2020, Au Kenya, face aux agressions sexuelles, les mamies … Continue reading. L’objectif est d’apprendre des gestes de base permettant de se défendre face à leurs agresseurs. Il est de plus en plus commun de voir des femmes âgées s’entraîner à combattre, cela leur permet de se sentir plus en sécurité.

La mise en place d’une action inédite : les villages réservés aux femmes 

Dans le monde entier, le Kenya est connu pour une initiative inédite : les villages dits « sans homme »[9]Emmanuelle Ringot, « Dans ce village kenyan, les hommes sont interdits », Marie Claire, archives 2015, https://www.marieclaire.fr/,dans-ce-village-kenyan-les-hommes-sont-interdits,764655.asp. Audébut des années 1990, un petit groupe de femmes, violées par des soldats britanniques puis répudiées par leurs maris, ont réfléchi à une solution qui pourrait les débarrasser des violences sexuelles et conjugales subies au quotidien, des mariages forcés et des mutilations génitales[10]Océane Lerouge, « Kenya : Umoja, le village interdit aux hommes », Jeune Afrique, 07/03/2017, https://www.jeuneafrique.com/410348/societe/kenya-umoja-village-interdit-aux-hommes/. Après réflexion, le moyen de se parer contre toutes les formes de violences leur est apparu : la création de village sans homme. L’objectif étant de s’opposer aux rouages de la violence qui ronge la société patriarcale. Umoja est le premier village dit « sans homme » et il fut créé le 12 décembre 1963. Il apparaît comme un espace de sécurité, sans violence pour toutes les Kenyanes désirants s’y rendre. Le but est avant tout, de protéger les femmes, mais aussi de promouvoir un type inédit de société : le matriarcat. L’autorité prépondérante des hommes a été ici remplacée par celle des femmes[11]L’internaute, https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/matriarcal/. Depuis la création de ce premier village, le phénomène s’est multiplié à travers le pays. Cette solution, considérée comme extrémiste de la part de nombreux Kenyans se situe en réalité bien loin des rumeurs et stéréotypes répandus dans le but d’y nuire. Les détracteurs jouent sur les croyances traditionnelles et religieuses afin de décrédibiliser ces femmes et les catégoriser comme impures.  En réalité, les femmes y vivent entre elles, en totale harmonie. Les décisions sont prises en groupe à l’aide des outils de la démocratie participative. Tout est débattu lors des assemblées générales des villages, de l’achat de matériaux à l’envoi des enfants à l’école. Les décisions y sont prises à mains levée. De plus, du fait de la renommée touristique de ces villages et grâce à l’artisanat, ces groupes de femmes réussissent à financièrement bien gagner leur vie. 

Toutefois, ces villages restent problématiques pour les hommes, car cela les empêchent d’exercer leur autorité sur les femmes. Beaucoup d’entre eux ont essayé de nuire à la mise en place de ces communautés notamment en coupant les routes d’accès au village afin d’empêcher les touristes de s’y rendre[12]David, « Au Kenya, il existe un village interdit aux hommes »,  Citizen Post, 17/09/2015, https://citizenpost.fr/kenya-existe-village-interdit-aux-hommes/. L’autonomie financière des femmes n’est pas acceptée par de nombreux hommes, car travailler pour une femme représente un acte pleinement militant et émancipateur. 

Beaucoup d’articles de journaux du monde entier nomment ces villages des « No men’s Land ». Cependant, cette appellation n’est pas totalement exacte. Dans certains villages, les hommes peuvent y être admis sous certaines conditions. Celles-ci sont imposées par les femmes et doivent être acceptées et respectées par les hommes. La première condition fondamentale est la répartition des tâches ménagères de manière égale et asexuée[13]Océane Lerouge, « Kenya : Umoja, le village interdit aux hommes », Jeune Afrique, 07/03/2017, https://www.jeuneafrique.com/410348/societe/kenya-umoja-village-interdit-aux-hommes/. Cette attribution non-genrée est-elle totalement impensable dans tout le reste du pays.  De plus, certains hommes sont présents pour aider les femmes notamment avec la gestion des troupeaux . La dénomination « No men’s Land » est donc inexacte, en réalité il s’agit de villages fondés par les femmes et pour les femmes. Pouvant être perçue comme radicale par de nombreux acteurs, qu’ils soient civils, médiatiques ou politiques, cette solution est pour l’instant la seule viable trouvée par ces Kenyanes afin de se protéger et de se défendre contre toutes les formes violences. 

L’émancipation des femmes favorisée par l’éducation

L’éducation apparaît comme un des seuls moyens pour les femmes de remettre en cause la société patriarcale. Mais cette remise en cause est fortement empêchée. Au Kenya, les chiffres qui entourent l’éducation des jeunes filles sont marqués par d’importants progrès. En 2011, les taux de réussite bruts de scolarisation et d’achèvement dans l’enseignement primaire des filles étaient de 73% et pour les garçons de 75%. Le taux brut de scolarisation des garçons et des filles était presque égal et se situait respectivement à 115% et 114%[14]Fazle Rabbani, « Donner la priorité à l’éducation des filles au Kenya », Global Partnership, 30/01/2020, … Continue reading. Pouvoir observer des chiffres presque égaux lorsque l’on évoque l’éducation des filles et des garçons dans un pays d’Afrique n’est pas fréquent. Cependant, malgré ces chiffres encourageants, la réalité met en relief de grandes disparités en fonction des zones géographiques. Les Kenyanes habitant dans les zones rurales ont beaucoup moins accès à l’éducation du fait des mariages forcés touchant énormément les jeunes filles.  Une étude réalisée par l’Organisation « Girls Not Brides » indique que 23% des filles Kenyanes sont mariées de force avant l’âge de 18 ans[15]GirlsNotBrides, « Kenya, Prevalence Rates », B Team, https://www.girlsnotbrides.org/learning-resources/child-marriage-atlas/regions-and-countries/kenya/. Dans un article du quotidien African News, l’auteur établit un lien entre le mariage forcé des filles et le manque d’éducation[16]Ruth Lago, «  Kenya : le mariage précoce, une entrave à l’éducation des jeunes filles », AfricanNews, … Continue reading. Les chiffres sont là aussi édifiants, selon les statistiques d’État, 80 % des Kenyanes seraient illettrées[17]Ibid.. Malgré une loi prohibant les mariages précoces, dans lacoutume, les mariages forcés restent la norme, et ces chiffres illustrent combien ce phénomène reste commun.

Cette corrélation est établie car dans une société patriarcale, la maternité devient la conséquence du mariage. Mariées et devenant mères très jeunes, ces femmes n’ont plus accès à l’éducation.  Leur seul objectif est désormais de s’occuper de leurs foyers. La maternité se révèle être un moyen fort pour les hommes, de contrôler l’accès à l’éducation des femmes. Même si l’enseignement primaire reste obligatoire dans le pays, la majorité des filles sont contraintes d’abandonner l’école au secondaire. La maternité, au travers des mariages forcés est donc un moyen pour la société patriarcale de contrôler les femmes. L’émancipation est accessible avec le savoir et la réflexion, mais sans éducation, il est difficile pour les femmes de se battre justement pour leurs droits. En mariant ces jeunes filles de force, on les empêche d’accéder aux écoles. Leurs libertés sont alors annihilées. Le manque d’éducation des jeunes filles et plus particulièrement la volonté de la part des pouvoirs publics de fermer les yeux sur la prépondérance de ces pratiques est un indicateur du niveau de développement du pays. L’éducation est un droit fondamental. Pour les hommes, garder les filles sous leur contrôle, qu’ils soient pères ou maris, est un moyen de contrôler les droits des femmes et plus généralement, la femme en elle-même.

Au Kenya, les organisations humanitaires tiennent une place importante dans le développement de l’éducation des filles. Elles initient de nombreuses mesures afin d’inciter les jeunes filles à poursuivre leur scolarité. Par exemple, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM) offre chaque mois des bons pour l’achat d’un demi-kilo de sucre aux filles qui assistent à 80% de leurs cours[18]United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, « Surmonter les obstacles culturels àl’éducation des filles à Dadaab », The New Humanitarian, 11/04/2012, … Continue reading. L’organisation CARE fournit des serviettes hygiéniques aux adolescentes afin de limiter l’absentéisme pendant les règles. Windle Trust Kenya propose des cours supplémentaires ainsi que des rattrapages aux filles inscrites en dernière année de primaire[19] Ibid..

Conclusion

Malgré une multitude d’actions instaurées pour essayer de combattre les rouages de la violence patriarcale, ces solutions ne sont pas viables sur la durée. Les pouvoirs publics kenyans étant très peu, si ce n’est pas investi, dans cette lutte. Malgré une volonté accrue de la part des Kenyanes, elles-mêmes, et des organisations internationales de se battre contre cette société patriarcale, sans la mise en place d’actions et de financements de la part de l’État Kenyan, la situation n’est pas en mesure de s’améliorer de manière pérenne.

En dépit des multiples actions mises en place, le Kenya reste donc un pays qui a beaucoup à faire en matière de violences faites aux femmes. L’émergence d’une crise, qu’elle soit sociale, politique, sanitaire, économique ou écologique vient constamment remettre en cause les droits des femmes. Aujourd’hui, la sécheresse menace gravement l’équilibre éducatif des Kényanes[20]« La sécheresse affecte la vie des filles au Kenya », Plan International, 26/10/2021, https://www.plan-international.fr/news/2021-10-26-la-secheresse-affecte-la-vie-des-filles-au-kenya. Dans les campagnes, les jeunes filles ont la charge d’aller chercher l’eau potable pour leurs familles. Étant une denrée de plus en plus rare et se trouvant de plus en plus loin des habitations, le temps passer à effectuer cette tâche se rallonge considérablement et cela les empêche d’aller à  l’école. Leur accès à l’éducation n’est pas considéré comme prioritaire, ce qui sens avec les dires de Simone De Beauvoir « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question[21]http://8mars.info/citation/simone-de-beauvoir».

 

Pour citer cet article : Nell Benazzouz-Loupiac, “Le Kenya : un pays précurseur dans la lutte contre les violences faites aux femmes ?”, 21.07.2022, Institut du Genre en Géopolitique. 

Les propos contenus dans cet article n’engagent que l’autrice.

 

References

References
1 « Au Kenya, 70% des victimes de viols sont des enfants », Care France, 24/07/2020, https://www.carefrance.org/actualites/kenya-pandemie-viol-violences-sexuelles/
2 Eva Ontiveros « What is FGM, where does it happen and why? », BBC, 06/02/2019, What is FGM, where does it happen and why? – BBC News
3 Cordélia Bonal, « Récit – Au Kenya, « le viol est banalisé » », Libération, 30/10/2013, https://www.liberation.fr/planete/2013/10/30/au-kenya-le-viol-est-banalise_943121/?outputType=amp
4 Rose Lamy, Défaire le discours sexiste dans les médias, JC Lattès, 2021, pages 142 à 157
5 Valérie Rey-Robert, Une culture du viol à la française, Libertalia, 2020, pages 17 à 73
6, 8 Pauline Nyambura, « Au Kenya, face aux agressions sexuelles, les mamies contre-attaquent », Courrier International, 25/10/2020, Au Kenya, face aux agressions sexuelles, les mamies contre-attaquent (courrierinternational.com)
7 Rédaction SilverEco, « Kenya : des femmes âgées pratiquent le karaté pour contrer les tentatives de viol », SilverEco, 07/11/2016, https://www.silvereco.fr/kenya-des-femmes-agees-excellent-en-karate-pour-se-defendre-de-leurs-agresseurs/3168466
9 Emmanuelle Ringot, « Dans ce village kenyan, les hommes sont interdits », Marie Claire, archives 2015, https://www.marieclaire.fr/,dans-ce-village-kenyan-les-hommes-sont-interdits,764655.asp
10, 13 Océane Lerouge, « Kenya : Umoja, le village interdit aux hommes », Jeune Afrique, 07/03/2017, https://www.jeuneafrique.com/410348/societe/kenya-umoja-village-interdit-aux-hommes/
11 L’internaute, https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/matriarcal/
12 David, « Au Kenya, il existe un village interdit aux hommes »,  Citizen Post, 17/09/2015, https://citizenpost.fr/kenya-existe-village-interdit-aux-hommes/
14 Fazle Rabbani, « Donner la priorité à l’éducation des filles au Kenya », Global Partnership, 30/01/2020, https://www.globalpartnership.org/fr/blog/donner-la-priorite-leducation-des-filles-au-kenya
15 GirlsNotBrides, « Kenya, Prevalence Rates », B Team, https://www.girlsnotbrides.org/learning-resources/child-marriage-atlas/regions-and-countries/kenya/
16 Ruth Lago, «  Kenya : le mariage précoce, une entrave à l’éducation des jeunes filles », AfricanNews, 12/10/2016, https://fr.africanews.com/amp/2016/10/12/kenya-le-mariage-precoce-une-entrave-a-l-education-des-jeunes-filles/
17 Ibid.
18 United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, « Surmonter les obstacles culturels àl’éducation des filles à Dadaab », The New Humanitarian, 11/04/2012, https://www.thenewhumanitarian.org/fr/report/95277/kenya-surmonter-les-obstacles-culturels-%C3%A0-l%E2%80%99%C3%A9ducation-des-filles-%C3%A0-dadaab
19 Ibid.
20 « La sécheresse affecte la vie des filles au Kenya », Plan International, 26/10/2021, https://www.plan-international.fr/news/2021-10-26-la-secheresse-affecte-la-vie-des-filles-au-kenya
21 http://8mars.info/citation/simone-de-beauvoir