Emma Stefani
11/11/2025
Dans un contexte de dérèglement climatique global, les négociations internationales visant à encadrer les réponses politiques et environnementales suscitent une attention grandissante. La diplomatie climatique désigne l’ensemble des efforts menés pour négocier, influencer et coordonner les réponses internationales face aux enjeux climatiques. Elle mobilise principalement les États, les organisations internationales, mais aussi, de plus en plus, des acteurs non étatiques. Contrairement à la gouvernance climatique, la diplomatie climatique se concentre avant tout sur les dynamiques de négociation et de construction d’accords entre parties prenantes. Les Conférences des Parties (COP), instaurées par la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), incarnent aujourd’hui l’un des principaux espaces diplomatiques de gouvernance environnementale mondiale. Cependant, ces arènes restent profondément marquées par des inégalités structurelles, notamment de genre, issues de l’ordre patriarcal et néocolonial.
Les femmes et les minorités de genre sont, non seulement sous-représentées dans les processus de négociation, mais leurs expériences et revendications sont aussi largement marginalisées dans les accords et mécanismes issus de la diplomatie climatique. Pourtant, les effets des changements climatiques sont loin d’être neutres : ils renforcent les vulnérabilités existantes, touchant de manière disproportionnée les groupes déjà précarisés. Dès lors, repenser la diplomatie climatique sous une perspective intersectionnelle devient indispensable : il ne s’agit pas seulement d’inclure davantage de voix marginalisées à la table des négociations, mais aussi de transformer les processus diplomatiques eux-mêmes pour qu’ils prennent en compte les inégalités de genre et contribuent à une réponse climatique plus juste et plus inclusive.
Cet article propose d’analyser la manière dont les rapports de genre influencent la diplomatie climatique internationale. À travers une lecture critique des COP, de la finance climatique et des dynamiques militantes portées notamment par les femmes autochtones et les actrices du Sud global, il s’agira de montrer en quoi les structures actuelles de gouvernance climatique perpétuent les inégalités, tout en explorant les alternatives féministes et inclusives émergentes au sein des arènes internationales.
L’écoféminisme comme cadre de critique des négociations internationales
Dans la suite de cet article, l’approche écoféministe servira de grille d’analyse pour explorer à la fois les mécanismes d’exclusion persistants dans la diplomatie climatique, les stratégies de soft power autour du féminisme d’État, et les alternatives portées par les militantes du Sud global. L’écoféminisme s’est imposé comme un cadre théorique et militant incontournable pour penser de manière critique les politiques climatiques internationales. Né dans les années 1970 à la croisée des mouvements féministes, pacifistes et écologistes, il établit un lien entre l’exploitation de la nature et l’oppression des femmes, considérant que les logiques extractivistes, patriarcales et coloniales sont intimement liées.
Loin d’être homogène, l’écoféminisme se décline en plusieurs courants. L’écoféminisme spiritualiste, très présent dans les milieux anglophones dans les années 1980, valorise une connexion symbolique entre femmes et nature, souvent fondée sur des récits de maternité ou de sacralité du vivant[1] Roach, C. (1991). Loving Your Mother: On the Woman-Nature Relation. The Sociological Review, 39(2 suppl), 124-140. Cette perspective a été critiquée pour son essentialisme. À l’inverse, des approches matérialistes et décoloniales, portées notamment par des chercheuses comme Vandana Shiva, Maria Mies ou Ariel Salleh, insistent sur les conditions concrètes d’exploitation du travail des femmes, des peuples autochtones et des ressources naturelles dans le cadre du capitalisme globalisé[2]Shiva, V., & Mies, M. (1993). Ecofeminism. Zed Books.
L’écoféminisme permet ainsi de décentrer l’analyse des négociations climatiques. Il souligne que les COP, malgré leur prétention à représenter l’intérêt universel, reproduisent les inégalités de genre, de classe et d’appartenance ethnique. Loin de remettre en cause les modèles productivistes et extractivistes responsables de la crise écologique, ces forums privilégient des solutions techniques (marchés carbone, finance verte, géo-ingénierie) qui renforcent le pouvoir des grandes entreprises et des États du Nord global[3]Salleh, A. (2017). Ecofeminism as Politics: Nature, Marx and the Postmodern. Zed Books. Dans cette perspective, les critiques écoféministes dénoncent dénoncent un “greenwashing multilatéral” où l’égalité de genre est vidée de sa portée transformatrice. Face à ces limites, l’écoféminisme propose une redéfinition de la justice climatique fondée non sur l’inclusion formelle mais sur une transformation profonde des rapports sociaux, économiques et écologiques.
Une diplomatie climatique encore marquée par des rapports de pouvoir genrés
Cette exclusion structurelle, analysée à travers une perspective écoféministe, illustre comment les institutions climatiques reproduisent les dynamiques patriarcales et extractivistes dénoncées par ce courant : la gouvernance technocratique neutralise les inégalités sociales tout en consolidant les intérêts des puissances dominantes.
Malgré une reconnaissance croissante du lien entre genre et changement climatique dans les discours internationaux, les processus de négociation et de gouvernance climatique demeurent largement structurés par des rapports de pouvoir genrés. Les COP, principales arènes diplomatiques dans le cadre de la CCNUCC, en sont un exemple révélateur : la participation des femmes et des minorités de genre reste insuffisante, tant en termes quantitatifs que qualitatifs.
Selon le rapport du Women’s Environment and Development Organization (WEDO)[4]Bigda L. WEDO. (2022). Women’s Participation in the UNFCCC. Gender Climate Tracker. https://wedo.org/womens-participation-in-the-unfccc-2022-report/, les délégations officielles des États aux COP présentent un déséquilibre persistant. Cette sous-représentation est particulièrement marquée dans les organes de décision stratégiques. Lors de la COP29, par exemple, les femmes ne représentaient qu’environ 35 % des délégué.es enregistré.es, et leur présence dans les postes de présidence, de coordination de groupes de négociation ou au sein des comités techniques était encore plus réduite[5]CARE International UK. (2024, November 12). COP29: Only 8 out of 78 world leaders attending are women. CARE International … Continue reading. Cette invisibilisation limite la diversité des expériences et des priorités intégrées aux décisions climatiques, telles que la justice climatique, l’adaptation locale ou l’inclusion des savoirs autochtones, appauvrissant ainsi les dynamiques de gouvernance climatique et contribuant à la reproduction d’un ordre diplomatique patriarcal.
En plus de la faible représentation des femmes, les politiques climatiques élaborées dans ces espaces sont elles-mêmes imprégnées d’un biais de genre. De nombreuses stratégies d’atténuation ou d’adaptation au changement climatique adoptées par les États négligent les impacts différenciés des catastrophes environnementales selon le genre. Par exemple, les femmes rurales, qui sont souvent en première ligne face aux effets du changement climatique en raison de leur rôle dans la gestion des ressources naturelles, voient leurs besoins marginalisés dans les plans d’action nationaux[6]MacGregor, S. (2009). A Stranger Silence Still: The Need for Feminist Social Research on Climate Change. The Sociological Review, 57(2_suppl), 124-140. … Continue reading). De même, les personnes LGBTI+, exposées à des formes spécifiques de vulnérabilité comme l’exclusion des refuges climatiques, les violences dans les camps de déplacé.e.s, l’absence de reconnaissance juridique, sont largement ignorées des politiques climatiques globales[7]Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights (OHCHR). (2025, avril). LGBTI and gender-diverse persons in forced displacement. … Continue reading.
Cette prétendue neutralité des politiques environnementales contribue à reproduire un modèle de gouvernance technocratique, androcentré et extractiviste, fondé sur la souveraineté des États-nations, la croissance économique illimitée et l’exploitation des ressources naturelles et humaines. Ce modèle s’ancre dans des logiques patriarcales, coloniales et racistes, invisibilisant les savoirs situés, les modes de vie non capitalistes et les luttes des populations marginalisées. Comme le souligne la chercheuse Seema Arora-Jonsson, « les femmes et les rapports de genre sont souvent intégrés de manière symbolique, mais leurs voix réelles et leurs revendications sont rarement prises en compte dans la conception des solutions climatiques »[8]Arora-Jonsson, S. (2011). Virtue and vulnerability: Discourses on women, gender and climate change. Global Environmental Change, 21(2), 744–751. … Continue reading.
Par ailleurs, l’analyse des Contributions Déterminées au niveau National (CDN), engagements nationaux dans le cadre de l’Accord de Paris, révèle une absence d’intégration systématique de la dimension de genre. En 2017, seulement environ 30 % des pays avaient inclus des considérations genrées explicites dans leurs CDN révisées[9]International Union for Conservation of Nature (IUCN). (2018). Gender and National Climate Action: Gender analysis and recommendations for the implementation of nationally determined contributions … Continue reading. Même lorsque des références au genre apparaissent dans les CDN, elles relèvent souvent d’un affichage politique, comme en témoignent les écarts persistants entre les engagements formulés et leur mise en œuvre effective : par exemple, alors que de nombreux pays, tels que le Kenya ou le Bangladesh, mentionnent l’égalité de genre dans leurs documents climatiques, peu d’entre eux ont réellement intégré des mesures budgétaires ou des mécanismes de suivi genrés dans leurs plans d’action nationaux, comme l’ont montré plusieurs évaluations ex-post[10]CARE & CANSA. (2021, juin). Report Card – Where Is Gender Equality in Climate Plans? Update June 2021. CARE. … Continue reading.
L’inégalité d’accès aux sphères décisionnelles et l’aveuglement genré des politiques climatiques renforcent ainsi une diplomatie climatique hiérarchisée, où les rapports Nord/Sud se superposent à des logiques de genre. La marginalisation des femmes et des minorités de genre ne relève pas uniquement d’un déficit de représentation, mais constitue un symptôme d’une conception étroite de la gouvernance environnementale mondiale, centrée sur des solutions technocratiques, universalistes et dépolitisées. De plus, elle ne permet pas de répondre aux exigences d’une transition juste et inclusive, c’est-à-dire d’une transition qui conjugue justice sociale, égalité de genre, reconnaissance des savoirs locaux et redistribution équitable des ressources et des responsabilités face à la crise climatique.
Le féminisme d’État et la diplomatie climatique : inclusion réelle ou stratégie de soft power ?
Au cours des dernières années, plusieurs États ont adopté des politiques étrangères féministes, affichant la volonté de promouvoir l’égalité de genre dans leurs relations internationales, y compris dans le domaine climatique. La Suède, pionnière en la matière, a lancé sa Politique étrangère féministe en 2014, bien que cette dernière n’existe plus aujourd’hui, suivie par le Canada, la France, le Mexique ou encore l’Espagne. Ces approches prônent l’intégration du genre dans l’action extérieure mais, en pratique, elles se concentrent surtout sur la diplomatie et le développement avec des stratégies hétérogènes et rarement cohérentes entre secteurs de l’action extérieure : développement, santé, sécurité, et désormais, climat. Toutefois, la portée concrète de ces politiques dans les négociations climatiques reste limitée, et leur sincérité suscite des interrogations croissantes : de nombreuses critiques pointent le risque d’un usage instrumental du genre, mobilisé pour renforcer l’image progressive des États sans remise en question des rapports de pouvoir existants ni mise en œuvre de changements structurels dans les processus de négociation.
Dans le cadre des COP et des instances climatiques multilatérales, ces États encouragent des initiatives telles que la parité dans les délégations, comme le Canada qui s’est engagé dès 2018 à inclure une représentation paritaire dans ses équipes de négociation ou l’élaboration de plans climatiques sensibles au genre, à l’image de la République dominicaine, qui a intégré des indicateurs genrés dans sa CDN. D’autres États soutiennent également les actrices de la société civile féministe à travers des fonds dédiés ou des mécanismes de participation. Néanmoins, ces efforts s’inscrivent souvent dans une logique de diplomatie d’image, mobilisant le féminisme comme vecteur d’influence géopolitique et instrument d’affirmation d’un positionnement au sein d’un bloc de pays se revendiquant progressistes sur la scène internationale À travers cette stratégie de soft power, le féminisme d’État sert autant à renforcer la légitimité internationale des pays concernés qu’à se différencier moralement sur la scène globale, tout en consolidant en interne une image de modernité et de progressisme auprès de leur opinion publique nationale[11]Aggestam, K., & Bergman-Rosamond, A. (2016). Swedish Feminist Foreign Policy in the Making: Ethics, Politics, and Gender. Ethics & International Affairs, 30(3), 323–334. … Continue reading.
Cette instrumentalisation soulève plusieurs enjeux critiques. D’une part, elle tend à homogénéiser les expériences vécues par les femmes et les filles et à imposer une vision universelle de l’égalité, souvent calquée sur les normes occidentales, sans tenir compte des contextes locaux. Cette homogénéisation passe par la promotion de standards uniques de réussite ou d’émancipation (tels que l’accès au marché du travail formel ou la participation politique institutionnelle), en marginalisant d’autres formes de capacité d’action des femmes, ainsi que par l’absence de reconnaissance des féminismes situés (standpoint feminism), qui valorisent les savoirs produits depuis des positions minorisées et contextuelles. D’autre part, les politiques climatiques menées par ces États dans le Sud global perpétuent des dynamiques néocoloniales, à travers des investissements extractivistes (parcs éoliens au Mexique sans consultation des communautés), des conditionnalités financières imposant des réformes libérales, et la marginalisation des savoirs autochtones dans des programmes comme la reforestation en Amazonie. Cette contradiction entre discours féministe et pratiques économiques extractives est dénoncée par de nombreuses chercheuses féministes, écoféministes[12]Delbene Lezama, L. (2019). Pas de “futur du travail” sans respect de la nature : Les visions écoféministes des ré-existences anti-extractivistes d’Amérique latine. Friedrich-Ebert-Stiftung. … Continue reading et décoloniales.
De plus, ces politiques féministes d’État sont rarement accompagnées de mesures structurelles ambitieuses dans leur propre pays. Loin d’être un outil de transformation globale, le féminisme d’État appliqué à la diplomatie climatique peut ainsi se révéler performatif, voire cosmétique. Comme le souligne Jacqui True, spécialiste des relations internationales et des politiques étrangères féministes, « les politiques étrangères féministes sont trop souvent focalisées sur l’égalité des sexes comme finalité en soi, sans remettre en cause les fondements économiques, militaires ou environnementaux de l’ordre mondial inégalitaire »[13]True, J. (2016). Explaining the global diffusion of the Women, Peace and Security agenda. International Political Science Review, 37(3), 307-323. https://doi.org/10.1177/0192512116632372 (Original … Continue reading.
En ce sens, si les discours progressistes, promouvant l’égalité de genre, la justice climatique ou l’inclusion des peuples autochtones, se multiplient dans les arènes climatiques internationales, leur traduction concrète reste limitée. Le féminisme d’État, tel qu’il est mobilisé aujourd’hui dans les négociations climatiques, oscille entre avancées symboliques telles que l’adoption du Gender Action Plan de la CCNUCC ou la nomination de femmes à des postes visibles lors des COP et stratégies de pouvoir comme l’utilisation de discours égalitaires pour renforcer l’image internationale des États sans remettre en cause les rapports Nord/Sud, les logiques extractivistes ou l’accès inégal aux instances décisionnelles. Ces dynamiques ne remettent pas fondamentalement en cause les logiques d’exclusion et de domination à l’œuvre dans la gouvernance climatique mondiale.
L’écoféminisme met par ailleurs en lumière la manière dont ces stratégies d’affichage féministe servent davantage à maintenir les structures économiques et politiques existantes qu’à les transformer réellement, en vidant l’égalité de genre de sa dimension subversive.
Femmes autochtones et militantes du Sud global : vers une diplomatie climatique plus holistique et inclusive
À l’inverse des logiques diplomatiques traditionnelles, les mobilisations autochtones et féministes du Sud incarnent la dimension profondément transformatrice de l’écoféminisme : elles articulent justice climatique, souveraineté territoriale et décolonisation des savoirs. Face à la marginalisation persistante des femmes et des minorités au sein des délégations nationales aux négociations climatiques, des actrices issues des communautés autochtones et du Sud global développent des formes alternatives d’engagement, ancrées dans des savoirs, des pratiques et des visions du monde distinctes. En défendant une justice environnementale intersectionnelle et décoloniale, ces militantes remettent en question les logiques dominantes de la gouvernance climatique internationale, tout en proposant une reconfiguration des rapports au vivant et à la diplomatie.
Les femmes autochtones occupent une place centrale dans cette dynamique. Présentes depuis plusieurs années dans les COP, elles y défendent une vision holistique de la relation entre humain·e·s et environnement, fondée sur l’interdépendance, la protection des territoires et le respect des cycles naturels. Parmi elles, Hindou Oumarou Ibrahim, militante tchadienne issue du peuple peul, joue un rôle majeur en tant que représentante des peuples autochtones dans les négociations climatiques. À la COP21 puis à la COP26, elle a insisté sur l’importance de reconnaître les savoirs autochtones comme fondamentaux pour l’adaptation au changement climatique, notamment dans les zones vulnérables comme le Sahel[14]Ibrahim, H. O. (2024). Changements climatiques et savoirs des Peuples autochtones au Sahel : étude de cas sur les Peuls Mbororo du Tchad. UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000391123. Comme elle le rappelle : « Les savoirs traditionnels et les sciences climatiques sont tous deux essentiels pour renforcer la résilience des communautés rurales face au changement climatique, et les peuples autochtones sont prêts à partager leurs connaissances pour contribuer à l’atténuation et à l’adaptation »[15]Greenpeace. (2022). 6 African women shaping the climate conversation, (ma traduction). https://www.greenpeace.org/international/story/52518/6-african-women-shaping-the-climate-conversation/.
Ces mobilisations s’inscrivent dans des luttes plus larges contre les projets extractivistes, les accaparements de terres et la dépossession des peuples. En Amazonie, des femmes autochtones comme Alessandra Munduruku ou Nina Gualinga se battent contre la déforestation, les barrages hydroélectriques et l’exploitation pétrolière. Leurs luttes prennent la forme de mobilisations communautaires, de campagnes internationales de plaidoyer, de participation aux conférences climatiques (comme les COP) et de recours juridiques devant des instances nationales et internationales. En portant leur voix sur la scène diplomatique, elles contribuent à reconfigurer les rapports de force et à imposer une reconnaissance des droits des peuples autochtones dans les négociations climatiques mondiales. Leurs discours articulent protection de la nature, autodétermination politique et défense des droits humains, dans une perspective décoloniale et féministe. Ces actrices dénoncent l’hypocrisie des États du Nord global qui, tout en promouvant des politiques climatiques prétendument inclusives, continuent de financer des projets destructeurs dans leurs territoires.
Ces formes de diplomatie climatique « par le bas » sont également portées par des organisations féministes du Sud global, notamment en Afrique, en Asie du Sud ou en Amérique latine. Elles s’appuient sur des approches communautaires, centrées sur la résilience, la souveraineté alimentaire, et la justice sociale. Les mouvements écoféministes latino-américains, par exemple, lie étroitement les luttes environnementales aux combats contre le patriarcat, le racisme et le néocolonialisme. Les « ré-existences » collectives qu’il propose – concept développé par les chercheuses autochtones – reposent sur la réaffirmation de modes de vie alternatifs, ancrés dans les territoires et opposés aux logiques extractives globalisées[16]Delbene Lezama, L. (2019). Op. cit..
En revendiquant leur place dans les espaces de négociation, sans pour autant se conformer aux codes diplomatiques dominants, ces militantes bousculent les normes de représentation et d’autorité dans les relations internationales. Leur action ne se limite pas à l’appel à la parité ou à l’inclusion symbolique : elle s’inscrit dans un projet politique profondément transformateur, fondé sur la reconnaissance des responsabilités historiques (à travers des mécanismes de réparation climatique ou l’annulation de la dette écologique), la redistribution des ressources (via un financement direct des initiatives communautaires) et le respect des souverainetés territoriales notamment par le refus des projets extractivistes imposés sans consentement libre et éclairé.
Ainsi, les femmes autochtones et les militantes du Sud global dessinent les contours d’une diplomatie climatique radicalement autre, qui ne se contente pas de corriger les inégalités existantes, mais propose une refondation des relations entre genre, nature et pouvoir.
Vers une diplomatie climatique inclusive : pistes, limites et perspectives d’avenir
Face aux critiques récurrentes sur l’exclusion des femmes et des minorités de genre dans les négociations climatiques, plusieurs initiatives institutionnelles ont vu le jour au sein de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. L’adoption en 2019 du Gender Action Plan vise à intégrer de manière transversale l’égalité de genre dans les politiques climatiques internationales[17]UNFCCC. (2019). Enhanced Lima Work Programme on Gender and its Gender Action Plan. https://unfccc.int/topics/gender/workstreams/the-enhanced-lima-work-programme-on-gender. Certains États, comme le Mexique ou l’Éthiopie, ont également introduit des approches de budgétisation sensible au genre dans la finance climatique, et plusieurs CDN font désormais référence aux impacts différenciés du changement climatique selon le genre.
Cependant, ces avancées demeurent limitées, car elles ne remettent pas en cause les logiques extractivistes et les inégalités structurelles qui sous-tendent la gouvernance climatique actuelle. Elles restent souvent cantonnées à des ajustements symboliques ou techniques, sans remise en cause du modèle dominant de développement qui consiste à privilégier une approche extractiviste, orientée vers la croissance économique rapide, et reposant sur des inégalités structurelles entre le Nord et le Sud global ainsi qu’entre les sexes. Les logiques économiques extractivistes, les hiérarchies Nord/Sud, et l’absence de mécanismes contraignants pour garantir la participation des populations marginalisées limitent la portée transformatrice de ces mesures.
Une diplomatie climatique véritablement inclusive nécessiterait de repenser les structures mêmes de la gouvernance environnementale mondiale. Cela suppose d’intégrer les savoirs subalternes, de reconnaître les responsabilités différenciées, et de placer les principes de justice sociale et de solidarité au cœur des décisions politiques internationales. Cela implique la mise en place de processus participatifs réels, comme la co-construction des positions nationales avec des représentant.es des communautés marginalisées, ou encore l’organisation d’ateliers de consultation en amont des COP, notamment avec les femmes rurales, les peuples autochtones ou les jeunes militant.es. Des outils méthodologiques peuvent faciliter cette intégration, tels que les interfaces de savoirs participatives, les cartographies communautaires ou les technologies collaboratives (comme l’utilisation d’IA participatives ou de plateformes numériques décentralisées) permettant aux communautés locales de documenter et partager leurs propres indicateurs environnementaux[18]Hsu, Y.-C., Huang, T.-H. K., Verma, H., Mauri, A., Nourbakhsh, I., & Bozzon, A. (2022). Empowering Local Communities Using Artificial Intelligence. https://doi.org/10.1016/j.patter.2022.100449.
Justice climatique et écoféminisme : refonder les rapports de pouvoir
Les rapports de genre influencent profondément la diplomatie climatique internationale, tant dans les dynamiques d’exclusion que dans les formes émergentes de résistance. Pour dépasser une inclusion symbolique, il est nécessaire de transformer en profondeur les pratiques de négociation en garantissant une représentation effective des femmes et des minorités de genre, en finançant directement les initiatives communautaires et féministes et en intégrant les savoirs situés à travers des outils participatifs. Ces changements supposent également une remise en cause des logiques extractivistes, en assurant le consentement libre et éclairé des populations concernées. Adopter une perspective écoféministe dans la diplomatie climatique, c’est poser les bases d’une gouvernance fondée sur la justice sociale, la solidarité transnationale et le respect du vivant.
Pour citer cette production : Emma STEFANI, « Une diplomatie climatique genrée : entre exclusion structurelle et résistances féministes », 11/11/2025, Institut du Genre en Géopolitique.
References
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| ↑11 | Aggestam, K., & Bergman-Rosamond, A. (2016). Swedish Feminist Foreign Policy in the Making: Ethics, Politics, and Gender. Ethics & International Affairs, 30(3), 323–334. https://doi.org/10.1017/S0892679416000241 |
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| ↑14 | Ibrahim, H. O. (2024). Changements climatiques et savoirs des Peuples autochtones au Sahel : étude de cas sur les Peuls Mbororo du Tchad. UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000391123 |
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