Genre et socialisme du XXIe siècle en Amérique latine : entre promesses d’émancipation et répression des luttes autonomes

Temps de lecture : 7 minutes

Marilou Ros-Marque

24/04/2026

Qui n’a jamais entendu, lors d’une manifestation féministe, le refrain puissant : « El patriarcado es un juez. Que nos juzga por nacer. Y nuestro castigo. Es la violencia que noves[1]Traduction personnelle: “Le patriarcat est un juge. Qui nous juge pour être né.e.s. Et notre prison. C’est la violence que tu ne vois pas”. » ? Ces paroles du collectif chilien LasTesis, devenues un hymne mondial des luttes féministes, incarnent le combat contre les violences systémiques et patriarcales.

En Amérique latine, ces violences sont anciennes, profondément liées aux structures sociales, économiques et politiques. Depuis le début du XXIe siècle, plusieurs pays de la région ont connu l’émergence de régimes progressistes réunis sous l’étiquette de “socialisme du XXIe siècle”, incarnés notamment par Hugo Chávez (Venezuela), Evo Morales (Bolivie) et Rafael Correa (Équateur). Ils s’inscrivent dans un contexte de revalorisation de la souveraineté nationale, de l’intégration régionale (notamment à travers l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – ALBA) et d’un discours d’émancipation inspiré des idéaux bolivariens. Ces gouvernements se sont revendiqués d’une réorientation anti-néolibérale et ont mis en avant un discours d’émancipation et de justice sociale, intégrant le genre dans leur rhétorique politique.

Pourtant, le bilan reste largement contrasté. Entre avancées juridiques formelles et pratiques patriarcales persistantes, ces régimes ont souvent instrumentalisé les femmes, marginalisé les féminismes autonomes, et parfois réprimé leurs voix dissidentes.

Dès lors, comment comprendre la place du genre dans les projets politiques du socialisme du XXIe siècle ?

Il convient alors d’analyser, dans une perspective croisant approche juridique, féministe et géopolitique, l’évolution des droits des femmes et des luttes féministes en Bolivie, au Venezuela et en Équateur. Les réformes ont porté des promesses d’émancipation (I), mais ont rencontré des limites quant à leur application et quant à la répression des mouvements féminins autonomes (II), ce qui crée des interrogations quant au modèle autoritaire et extractiviste qui invisibilise les femmes et suscite des alternatives décoloniales et transnationales (III).

I – Des réformes progressistes aux effets ambivalents : genre au cœur du discours politique

Les régimes dits bolivariens ont initié d’importantes réformes juridiques et politiques pour affirmer leur engagement envers l’égalité de genre (A), tout en affichant une volonté d’internationalisation de ces avancées (B).

       A – Des avancées juridiques notables

Les Constitutions de la Bolivie (2009), du Venezuela (1999) et de l’Équateur (2008) consacrent toutes l’égalité entre les sexes. Certaines reconnaissent le travail domestique non rémunéré, les droits des femmes indigènes, ou criminalisent les violences de genre. Des lois spécifiques, telles que la loi organique vénézuélienne sur le droit des femmes à une vie sans violence de 2007 ou la loi bolivienne 348 (2013) contre le féminicide, incarnent une reconnaissance juridique des violences structurelles subies par les femmes. Ces dispositifs légaux marquent des avancées significatives sur le plan normatif. Cependant, leur mise en œuvre reste largement défaillante : manque de ressources, corruption, faible formation des personnels judiciaires et résistance culturelle au sein même des institutions freinent leur efficacité.

Ainsi, l’écart entre les droits inscrits dans les textes et la réalité vécue par les femmes demeure profond. Le droit semble reconnaître les oppressions, mais ne parvient pas à transformer les pratiques.

       B. Parité politique et coopération internationale

Les politiques de parité ont permis une augmentation significative de la présence féminine dans les sphères politiques, notamment en Bolivie, où des quotas ont favorisé l’émergence de femmes au parlement. Des figures politiques telles que Gabriela Rivadeneira (Équateur) ou Maria León (Venezuela) ont incarné cette représentation accrue. Sur la scène internationale, les gouvernements bolivariens ont signé et ratifié des conventions comme la CEDAW[2]Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes – 1979 et participé activement à des forums multilatéraux sur les droits des femmes. Toutefois, cette dynamique reste ambivalente: la promotion des femmes s’accompagne rarement d’une remise en cause des rapports de pouvoir sexistes au sein des institutions. Les femmes promues doivent souvent faire preuve de loyauté envers le pouvoir en place, au détriment d’une véritable autonomie politique.

La parité devient alors un outil symbolique, plutôt qu’un levier de transformation structurelle.

II – Entre cooptation et répression : la marginalisation des féminismes autonomes

Malgré une reconnaissance formelle, les féminismes critiques ont souvent été cooptés ou réprimés, notamment lorsqu’ils remettaient en question le pouvoir en place (A). Le refus d’aborder certains droits fondamentaux, comme l’avortement, illustre la portée limitée de ces réformes (B).

       A. Instrumentalisation et exclusion des mouvements féministes

De nombreux gouvernements progressistes ont intégré certains collectifs féminins dans des institutions ou des dispositifs étatiques, souvent en leur conférant des rôles subalternes ou strictement consultatifs. Les mouvements féministes qui remettaient en cause l’autoritarisme, le militarisme ou l’extractivisme du pouvoir en place ont été stigmatisés, marginalisés, voire criminalisés. En Bolivie, Mujeres Creando, collectif féministe radical et autonome, a été régulièrement accusé de déstabilisation ou de connivence avec des intérêts étrangers. La présence de femmes dans des postes de pouvoir sert souvent de caution à des politiques qui continuent de reproduire des structures patriarcales, notamment dans les discours nationalistes et traditionalistes véhiculés par certains dirigeants.

L’espace d’expression pour les féminismes critiques se réduit alors considérablement.

       B. Une justice patriarcale : avortement interdit, violences ignorées

L’avortement demeure pénalisé ou extrêmement restreint dans les trois pays étudiés, malgré des mobilisations sociales importantes. Contrairement à d’autres pays de la région comme l’Argentine, les gouvernements bolivariens ont conservé des positions conservatrices sur les droits sexuels et reproductifs, souvent sous l’influence des Églises ou par souci d’alliance avec les secteurs traditionnels. Les violences faites aux femmes, bien que reconnues juridiquement, sont rarement sanctionnées de manière effective. Le système judiciaire, imprégné de sexisme, décourage les femmes de porter plainte. Les femmes indigènes et rurales, en particulier, se heurtent à des obstacles linguistiques, géographiques et sociaux qui rendent leur accès à la justice quasiment inexistant.

Les avancées formelles masquent une profonde inertie structurelle et un désengagement étatique persistant sur ces enjeux fondamentaux.

III – Extractivisme et autoritarisme : une invisibilisation structurelle des femmes

La persistance d’un modèle économique extractiviste et la crise des services publics ont eu des conséquences générées profondes (A), tandis que des réseaux transnationaux féministes tentent de proposer des alternatives (B).

       A. Crise, extractivisme et précarisation des femmes

Le modèle économique dominant, fondé sur l’exploitation intensive des ressources naturelles (pétrole, gaz, mines, etc.), a profondément affecté les femmes, en particulier les communautés rurales et autochtones. Ces projets extractivistes entraînent des déplacements forcés, la destruction des écosystèmes et la rupture des liens communautaires. Les femmes, souvent responsables des tâches liées à l’eau, à la terre ou à la santé, se retrouvent en première ligne des effets délétères de ces politiques. Au Venezuela, la crise économique et sociale a provoqué une explosion de la mortalité maternelle, de la malnutrition infantile et de l’exode forcé, affectant de manière disproportionnée les femmes. Ces violences systémiques sont invisibilisées dans les discours officiels, au nom du développement ou de la souveraineté nationale.

L’État, tout en se réclamant du progrès social, reproduit des logiques coloniales d’exploitation des territoires et des corps.

       B. Vers des féminismes transnationaux, décoloniaux et autonomes

Face à ces violences multiples, des mouvements féministes autonomes se sont organisés en réseaux transnationaux pour proposer des alternatives politiques, sociales et écologiques. Ces féminismes décoloniaux remettent en cause à la fois le patriarcat, le capitalisme et l’impérialisme, en s’ancrant dans les luttes locales des femmes indigènes, paysannes ou afrodescendantes. Ils dénoncent la cooptation étatique et rejettent l’imposition de modèles occidentaux de libération. À travers des formes d’auto-organisation, d’économie solidaire, de défense du territoire et de transmission intergénérationnelle, ces féminismes construisent des résistances plurielles, adaptées aux contextes locaux mais reliées entre elles par une critique globale des structures de domination. Leur radicalité réside dans leur refus d’un féminisme compatible avec l’ordre établi, et dans leur exigence d’une transformation systémique.

Conclusion

Le socialisme du XXIe siècle a permis des avancées juridiques en matière de genre, mais celles-ci sont restées largement théoriques, instrumentalisées par des régimes qui n’ont pas remis en cause les structures patriarcales. Pire encore, les mouvements féministes critiques ont souvent été marginalisés ou réprimés. Ce constat souligne la nécessité de repenser l’articulation entre luttes sociales et féministes, en affirmant l’autonomie politique des femmes et en reconnaissant que l’émancipation ne saurait se faire sans une remise en cause profonde des rapports de pouvoir patriarcaux, autoritaires et capitalistes. Le combat féministe en Amérique latine ne peut être dissocié des luttes pour la justice sociale, l’autodétermination des peuples et la préservation des territoires, et il reste un levier essentiel pour penser une transformation radicale de nos sociétés. Les gouvernements de gauche en Amérique latine ont échoué à reconnaître l’autonomie politique du mouvement féministe et ont préféré une émancipation sous contrôle d’État. Le féminisme, s’il veut être libérateur, ne peut dépendre d’un régime autoritaire, même de gauche. Il doit être anticapitaliste, antipatriarcal et anti-autoritaire.

Sources 

     ● Articles

Marques-Pereira, Bérengère (2014) – Féminismes, démocratie et néo-extractivisme : contradictions en Bolivie et Équateur. In : Cahiers du Genre, n°56. Analyse critique du socialisme latino-américain à partir du féminisme décolonial.

Radcliffe, Sarah A. – Development for a Postneoliberal Era? Indigenous Collective Identity, Feminism and the State in Ecuador, Geoforum, 2012. Approfondissement sur l’Équateur et les rapports entre l’État et les féminismes.

     ● Sources juridiques (constitutions, lois, rapports internationaux)

Constitutions:
  – Bolivie (2009)
  – Equateur (2008)
  – Venezuela (1999)

Lois spécifiques sur les droits des femmes
  – Bolivie – Ley 348: Ley Integral para Garantizar a las Mujeres una Vida Libre de Violencia (2013)
  – Équateur – Ley Orgánica Integral para Prevenir y Erradicar la Violencia contra las Mujeres (2018)
  – Venezuela – Ley Orgánica sobre el Derecho de las Mujeres a una Vida Libre de Violencia (2007, révisée 2014)

     ● Sources nationales / institutionnelles / organisationnelles

Fundación Desafío / Surkuna (Équateur) / Organisations juridiques féministes luttant pour les droits reproductifs. Rapports disponibles sur : www.desafio.org.ec / www.surkuna.org.ec

Instituto Nacional de Estadística (chaque pays). Données nationales sur éducation, emploi féminin, santé reproductive.

     ● Sources internationales

CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) – Social Panorama of Latin America, éditions annuelles. Statistiques sur la pauvreté, les inégalités de
genre, l’accès aux services. https://www.cepal.org

CLADEM (Comité de América Latina y el Caribe para la Defensa de los Derechos de las Mujeres). Réseau régional de juristes féministes. Rapports pays et jurisprudence : https://cladem.org

Human Rights Watch / Amnesty International. Rapports sur les droits reproductifs, violences sexuelles, criminalisation des militantes féministes (Venezuela notamment). https://www.hrw.org

ONU Femmes – Amérique latine et Caraïbes. Rapports sur l’état des droits des femmes, lois de genre, participation politique. https://lac.unwomen.org

     ● Sources militantes et féministes locales

Colectivo Tinta Violeta (Venezuela). Mouvement féministe critique du chavisme. [@TintaVioletaVE sur Twitter/X]

Mujeres Creando (Bolivie). Collectif féministe radical très actif sous Evo Morales. https://www.mujerescreando.org/

Red de Mujeres Defensoras de Derechos Humanos (Équateur). Réseau dénonçant les violences faites aux femmes et l’absence de politiques publiques.

     ● Documentaires et médias

« No más bebés » – Documentaire sur les politiques de stérilisation et droits reproductifs. Bien que centré sur le Mexique, il permet d’élargir le cadre sur les droits sexuels en Amérique
latine.

Telesur / Página 12 / El País / El Deber / El Comercio. Médias pour confronter points de vue pro-gouvernementaux et critiques.

Les propos contenus dans cet article n’engagent que l’autrice.

Pour citer cette production : Marilou Ros-Marque, « Genre et socialisme du XXIe siècle en Amérique latine : entre promesses d’émancipation et répression des luttes autonomes », 24.04.2026, Institut du Genre en Géopolitique, https://igg-geo.org/2026/09/24/genre-et-socialisme-du-xxie-siecle-en-amerique-latine-entre-promesses-demancipation-et-repression-des-luttes-autonomes/.

References

References
1 Traduction personnelle: “Le patriarcat est un juge. Qui nous juge pour être né.e.s. Et notre prison. C’est la violence que tu ne vois pas”.
2 Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes – 1979