Les travailleuses domestiques philippines : la main d’oeuvre invisible, fruit de la mondialisation

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Mihiri Wijetunge

01/12/2023

 

Chaque année, 172 000 femmes philippines quittent leur pays pour travailler à l’étranger dans le but de trouver de meilleurs revenus afin de soutenir financièrement leur famille et dont la plupart sont des travailleuses domestiques[1]Les travailleuses migrantes privées de prestations sociales apprennent à épargner aux Philippines. (2019, 6 mars). ONU … Continue reading. La grande majorité d’entre elles s’envolent vers les pays du Sud en Asie du Sud Est et les pays du Golfe puis vers les pays du Nord notamment aux États-Unis, au Canada, mais aussi vers des pays européens[2]Asis, M. M. (2018). Aperçu de la migration internationale philippine. Migrations société, N° 172(2), 13. https://doi.org/10.3917/migra.172.0015 . Cette dynamique découle d’une conjoncture aux Philippines caractérisée par un sous-emploi chronique et une surqualification de la main-d’œuvre, en particulier chez les femmes. Paradoxalement, cette situation engendre une paupérisation des strates éduquées de la société, car malgré leur accès à l’emploi, les rétributions demeurent dérisoires par rapport à leurs compétences[3]Mozère, L. (2005). Des domestiques philippines à Paris : entrepreneuses d’elles-mêmes sur le marché transnational de la domesticité. Dans Graduate Institute Publications eBooks (p. … Continue reading. C’est dans ce contexte, dès les années 1960, qu’émerge la stratégie étatique encadrée de migration. Les Philippines se distinguent ainsi en tant qu’« État courtier », ayant édifié une « véritable industrie de la migration qui comptait en 2017 plus 2,3 millions d’OFW (Overseas Filipino Workers), dont les transferts d’argent constituaient près de 10% du PIB[4]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading». 

 

L’archipel a su capitaliser sur les dynamiques de la mondialisation, favorisant l’essor des flux migratoires et une nouvelle division internationale du travail, engendrant des opportunités et des formes nouvelles d’exploitation. Cela confère donc un rôle économique central aux femmes à l’échelle familiale et nationale. Néanmoins, cette exportation du travail féminin, tout en constituant une opportunité d’ascension socio-économique, se réalise au prix du sacrifice des femmes, contraintes souvent à travailler pour de bas salaires et voir leurs droits pas toujours respectés. Cet état de fait témoigne de l’ambiguïté inhérente à la mondialisation, révélant également la manière dont l’archipel exploite, d’une certaine façon, la vulnérabilité de certaines strates de la population, transformant des formes de subordination en opportunités. Ainsi, en quoi la mondialisation, examinée à travers le prisme du travail domestique, perpétue-t-elle les dynamiques de pouvoir liées au genre tout en permettant aux femmes philippines d’être actrices de leur destin ?

 

 La reproduction d’une hiérarchie néocoloniale par le prisme du genre à différentes échelles 

 

La popularité des travailleuses domestiques philippines est le fruit de la fabrique d’une image-labelle qui fait office de garantie en termes de qualité du travail. L’émergence de cette figure suggère l’existence d’un rapport néocolonial avec les pays d’accueil et révèle également la persistance d’un cadre colonial avec les pays du Nord, constituant ainsi le noyau des dynamiques de genre. Un amalgame d’éléments socioculturels spécifiques aux Philippines et de caractéristiques féminines stéréotypées a contribué à façonner des représentations en exploitant ces traits pour répondre à la demande du marché. Elles sont « prisées pour des qualités supposées telles que la « docilité », l’« humilité », la « capacité d’adaptation », le « dévouement au travail », la « bonne humeur », le « sens de la famille », ainsi que la connaissance de l’anglais et le niveau élevé d’éducation, les travailleuses domestiques philippines font office de référence depuis les années 1980[5]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading». Les travailleuses philippines ne font certes pas l’objet d’une perception négative. Cependant, l’appréciation de leurs qualités met en évidence non seulement une croyance implicite en une subordination inhérente des femmes, mais également une reproduction de rapports coloniaux sous des formes nouvelles, les associant invariablement à des tâches de subordination. Cela est parfaitement illustré par la définition produite en 2005 par le dictionnaire américain Merriam-Webster : « Philippine : 1. Femme ou fille originaire des Philippines. 2. Employée de maison[6]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading». Cette association systématiquement des femmes philippines avec le travail domestique est déshumanisante, créant implicitement une représentation de l’altérité propice à la reproduction de hiérarchies socio-économiques, genrées et ethniques, ainsi que d’assignations identitaires basées sur des représentations sociales genrées[7]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading.

 

Cette association genrée et ethnique du travail domestique crée une forme particulière de division internationale, reproduisant des schémas coloniaux en reliant des caractéristiques et des qualités à des groupes ethniques sans fondement scientifique. Les travailleuses philippines se voient donc réduites à la fois à leur genre et à leur ethnie, influençant ainsi leurs trajectoires migratoires pour se destiner vers des emplois dans  l’économie du care[8]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading. Ce constat permet d’en déduire dans ce cas que la mondialisation plutôt que de réagencer les rapports Nord-Sud et établir des relations Sud-Sud plus équilibrées, reproduit voire renforce les inégalités. 

 

L’archipel philippin exploite cette racialisation, car elle répond à des besoins de l’économie-monde comme en témoignent les processus de recrutement des futures travailleuses migrantes. Les trajectoires migratoires de ces femmes débutent souvent par une rencontre avec des agents, qui les dirigent vers des agences de recrutement. Ces agents ou « chasseurs de têtes » opèrent de manière indépendante, établissent le lien entre les candidates à l’émigration et les agences, moyennant une somme oscillant entre 200 et 400 dollars américains par candidate[9]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading.

 

Ces agents mettent en œuvre diverses stratégies pour cibler des candidates, telles que la  réputation régionale, renforçant ainsi la racialisation des travailleuses philippines. À titre d’exemple, la région d’Ilonggo est privilégiée en raison de sa réputation d’accueillir une population dévouée, soit des « travailleuses acharnées » , « douces » et « polies », des qualités jugées essentielles pour devenir travailleuse domestique[10]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading. Une autre tactique consiste à favoriser les régions économiquement défavorisées, telles que Mindanao, perçues comme des viviers de personnes sans emploi. Les zones rurales sont également ciblées en raison de la réputation d’y trouver des femmes habituées aux conditions de vie et de travail difficiles. Les agences, en répondant aux attentes liées à l’imaginaire de la travailleuse philippine dévouée, élaborent et mettent en avant des normes corporelles telles que le « test des mains ». Des mains rugueuses seraient synonymes d’une femme habituée au travail acharné, en contraste avec des mains douces et soignées. En faisant la promotion de ces qualités, les agents cherchent à garantir une transaction lucrative en vantant les compétences de leurs recrues auprès des agences[11]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading.

 

Cet ensemble de stratégies découle des politiques instaurées par le dictateur Marcos en 1974, qui a institutionnalisé la migration philippine à travers son nouveau code du travail représenté par le Labor Policy Export (LEP), ainsi que les plans d’ajustement structurel (PAS) imposés par le Fond Monétaire International (FMI). Cela permet donc de bénéficier d’emprunts et d’établir une « industrie d’exportation des biens de « petite » manufacture et de la main-d’œuvre qualifiée[12]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading» afin de répondre à la crise économique. Il s’agit de réduire le chômage, rééquilibrer les balances de paiements ainsi que de réduire la dette grâce aux transferts d’argents en devises étrangères de ces travailleur·ses migrant·es[13]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading.

 

À mesure que la réussite de cette politique se profile, une véritable infrastructure migratoire se met en place pour pérenniser ce phénomène et en améliorer l’efficacité. À partir des années 1980, de nouveaux acteurs régionaux en forte croissance, tels que les pays du Golfe, tels que l’Arabie Saoudite, le Koweït et les dragons d’Asie du Sud-Est, comme Hong Kong ou Singapour émergent, stimulant la demande de main-d’œuvre dans le secteur des soins et favorisant une migration Sud-Sud. Depuis 2006, l’émigration revêt de plus en plus une dimension féminine. Cela est illustré par l’année 2012, au cours de laquelle plus de 155 000 travailleuses domestiques philippines ont été nouvellement employées à l’étranger, sur un total de 555 000 travailleur·ses migrant·es dans le monde entier, ce qui en fait le premier type d’emploi effectué par ces travailleuses, devant les infirmières[14]Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, … Continue reading.

 

Parallèlement à cela, les femmes philippines sont également soumises à des stratégies familiales qui prennent leur source dans un contexte socioculturel. Ces migrations, souvent synonymes de sacrifice, découlent d’un « familialisme[15]Mozère, L. (2005). Des domestiques philippines à Paris : entrepreneuses d’elles-mêmes sur le marché transnational de la domesticité. Dans Graduate Institute Publications eBooks (p. … Continue reading» ancré dans la piété filiale et une loyauté inébranlable envers la famille. Ce sens profond de la communauté impose aux individu·es une « assistance mutuelle[16]Mozère, L. (2005). Des domestiques philippines à Paris : entrepreneuses d’elles-mêmes sur le marché transnational de la domesticité. Dans Graduate Institute Publications eBooks (p. … Continue reading» et des « obligations de solidarité[17]Mozère, L. (2005). Des domestiques philippines à Paris : entrepreneuses d’elles-mêmes sur le marché transnational de la domesticité. Dans Graduate Institute Publications eBooks (p. … Continue reading» envers chaque membre du cercle familial. De ce devoir, ce sont principalement les sœurs aînées qui renoncent à des projets de vie afin de répondre aux besoins immédiats des membres plus jeunes de la fratrie, ainsi que des neveux ou nièces. Dans des circonstances économiques difficiles, les femmes se retrouvent en première ligne, parfois au détriment de laisser maris et frères à la maison[18]Mozère, L. (2005). Des domestiques philippines à Paris : entrepreneuses d’elles-mêmes sur le marché transnational de la domesticité. Dans Graduate Institute Publications eBooks (p. … Continue reading.

 

Une fois à l’étranger, ces travailleuses migrantes sont exposées aux risques d’exploitation et d’abus. Ces difficultés peuvent être attribuées à leur statut en tant que travailleuses migrantes et de femmes. Selon Carmelita Dimzon, administratrice adjointe pour la Philippine Overseas Employment Administration(POEA), la discrimination vécue par les travailleur·ses migrant·es philippin·es implique : « la confiscation des passeports […], la rétention des salaires […], des conditions de vie et de travail médiocres, le refus d’accès aux compatriotes et amis, le refus d’accès aux services médicaux et de santé[19]Sayres, N. J. & International Labour Organization. (s. d.). AN ANALYSIS OF THE SITUATION OF FILIPINO DOMESTIC … Continue reading». Elles peuvent être exposées à de graves violations des droits humains comme « la servitude involontaire, la servitude par la dette, le service 24 heures sur 24, la privation de vie privée, la privation de nourriture, les abus sexuels, physiques, émotionnels et verbaux, la privation de jour de repos [et] le refus d’accès à des services publics essentiels[20]Sayres, N. J. & International Labour Organization. (s. d.). AN ANALYSIS OF THE SITUATION OF FILIPINO DOMESTIC … Continue reading». Elles peuvent également être victimes de trafic, par des offres frauduleuses de travail domestique à l’étranger pour les contraindre à travailler dans des bars ou comme prostituées[21]Sayres, N. J. & International Labour Organization. (s. d.). AN ANALYSIS OF THE SITUATION OF FILIPINO DOMESTIC … Continue reading. Une étude de cas en 2006 sur les trafics de travailleuses domestiques philippines de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) rapporte l’histoire de deux jeunes filles piégées par un homme “Virgie” qui leur fait une offre frauduleuse de travail domestique à Manille. Elles ont été placées dans une situation d’endettement, les rendant dépendantes de cet homme qui les a contraintes à s’impliquer dans un réseau de prostitution.

 

La mondialisation du travail domestique source d’opportunités pour les femmes philippines 

 

Le choix de la migration du travail par les femmes philippines est une réponse face au manque d’opportunités dans leur pays. De fait, la conjonction entre la crise du sous-emploi et la surqualification des actif·ves motive cette émigration du travail. Il est donc essentiel de prendre en considération les différences de statut et de profil sociologique entre le pays d’origine et de destination des travailleuses migrantes philippines. Bien qu’elles possèdent des compétences et une expertise en tant qu’employées domestiques, bon nombre d’entre elles n’avaient pas occupé de poste dans ce domaine avant de quitter les Philippines. Travailler à l’étranger en tant que travailleuse domestique peut donc être considérée comme une régression, car ce type d’emploi est souvent perçu comme ne correspondant pas à leurs compétences, renforçant ainsi la stigmatisation associée à cette profession. Mais les gains financiers offrent d’autres opportunités, et elles peuvent exploiter l’image de marque qu’elles représentent.

 

Elles peuvent tirer profit de cet « ethnic business[22]Mozère, L. (2002). Des domestiques philippines à Paris : un marché mondial de la domesticité ? Tiers-Monde, 43(170), 373396. https://doi.org/10.3406/tiers.2002.1599 » qu’est le travail domestique haut de gamme, soit ici la spécialisation dans le travail domestique des femmes spécifiquement d’origine philippine,  pour en retirer des bénéfices personnels. Il existe des « niches économiques[23]Mozère, L. (2002). Des domestiques philippines à Paris : un marché mondial de la domesticité ? Tiers-Monde, 43(170), 373396. https://doi.org/10.3406/tiers.2002.1599 » où les individu·es appartenant à une minorité ethnique peuvent bénéficier d’une forme de protection, notamment par rapport à la concurrence du marché, tout en obtenant d’autres avantages. Par exemple, la France, et plus spécifiquement Paris, est une destination privilégiée pour ces travailleuses philippines. Elles arrivent souvent en France de manière irrégulière ou prolongent leur séjour au-delà de la validité de leur visa de touriste, mais travailler pour des employeurs aisés leur procure parfois une certaine protection[24]Mozère, L. (2004). Des domestiques Philippines à Paris. Journal des anthropologues, 9697, 291319. https://doi.org/10.4000/jda.1885 . Ces travailleuses, généralement employées dans des conditions favorables, bénéficient de salaires satisfaisants, d’une couverture sociale et de l’accès à l’éducation gratuite pour leurs enfants éventuellement[25]Mozère, L. (2004). Des domestiques Philippines à Paris. Journal des anthropologues, 9697, 291319. https://doi.org/10.4000/jda.1885 .

 

De fait, en tant qu’employées domestiques à Paris, elles bénéficient de salaires nettement plus élevés qu’aux Philippines. Ainsi, étant conscientes qu’elles peuvent toujours trouver du travail sur ce marché spécifique, elles peuvent concrétiser leurs projets de vie. Ces projets structurent et légitiment le processus migratoire en permettant le soutien financier à la famille, de payer les frais de scolarité des enfants aux Philippines, d’acheter des terres, des biens immobiliers ou encore de mettre de côté des fonds pour créer une petite entreprise[26]Mozère, L. (2002). Des domestiques philippines à Paris : un marché mondial de la domesticité ? Tiers-Monde, 43(170), 373396. https://doi.org/10.3406/tiers.2002.1599  . C’est donc une immigration différente de celle de subsistance, il s’agit d’une migration planifiée inscrite dans un plan de vie. Il s’agit d’utiliser la migration à leur avantage, c’est-à-dire adopter une position initialement perçue comme subordonnée par les employeurs et socialement construite pour en détourner les avantages à leur propre profit[27]Mozère, L. (2002). Des domestiques philippines à Paris : un marché mondial de la domesticité ? Tiers-Monde, 43(170), 373396. https://doi.org/10.3406/tiers.2002.1599  .

 

De plus, dans le contexte de leur vécu en tant que migrantes et de leur vie métropolitaine, les femmes parviennent dans une certaine mesure à consolider leur autonomie. Quitter son cercle familial pour son bien-être personnel est désormais perçu aux Philippines comme un « choix légitime et gratifiant[28]Mozère, L. (2002). Des domestiques philippines à Paris : un marché mondial de la domesticité ? Tiers-Monde, 43(170), 373396. https://doi.org/10.3406/tiers.2002.1599». Elles améliorent leur position sociale au sein de la communauté et de la famille en optimisant leur situation financière voire en mettant à profit l’apprentissage des codes, des coutumes de leurs employeurs issus des milieux aisés. Elles font aussi l’expérience de différentes expressions de la liberté qui les amènent à interroger leur situation personnelle et à remettre en question leur hiérarchie de valeurs et pratiques en prenant de la distance avec celles de leur société d’origine[29]Mozère, L. (2002). Des domestiques philippines à Paris : un marché mondial de la domesticité ? Tiers-Monde, 43(170), 373396. https://doi.org/10.3406/tiers.2002.1599  .

 

La participation des femmes au processus de développement : une amélioration de leur condition aux Philippines ? 

 

La contribution économique et sociopolitique des femmes philippines est à la fois une force positive et une situation à double tranchant. Elles jouent un rôle essentiel dans l’amélioration de la situation socio-économique de leur famille malgré les disparités de genre. De fait, les données de l’enquête sur les travailleur·ses philippin·es à l’étranger pour 2022 de l’Autorité des statistiques des Philippines (PSA) établissent que la majorité des travailleur·ses migrant·es philippin·es sont des femmes : sur les 1,96 million Overseas Filipino Workers (OFC), 57,8% sont des femmes contre 42,2% d’hommes[30]Survey on Overseas Filipinos | Philippine Statistics Authority | Republic of the Philippines. (2023, 11 octobre). https://psa.gov.ph/statistics/survey/labor-and-employment/survey-overseas-filipinos . Les rémittences des femmes sont inférieures à celle des hommes : le montant total envoyé par les femmes s’élève à 60 775 millions de pesos, soit plus d’un milliard d’euros contre 84 623 millions de pesos, soit 1,4 milliard d’euros pour les hommes[31]Survey on Overseas Filipinos | Philippine Statistics Authority | Republic of the Philippines. (2023, 11 octobre). https://psa.gov.ph/statistics/survey/labor-and-employment/survey-overseas-filipinos . Cette disparité s’explique principalement par l’exercice d’emplois peu qualifiés donc moins rémunérateurs. Mais malgré cette disparité, les transferts d’argent de la part des femmes sont beaucoup plus fréquents. De plus, elles transfèrent une part plus importante de leurs revenus et ceux-ci sont alloués à l’éducation et au bien-être des enfants. En outre, leur contribution économique se traduit par des bénéfices positifs, avec des effets favorables sur le développement rural, la sécurité alimentaire et le capital humain[32]Ang, A. P., Opiniano, J., Franco, J. E., & Sescon, J. (2015). Gender, Migration and Development in the Philippines. ResearchGate. https://www.researchgate.net/publication/.

 

Cependant, cela peut avoir des conséquences négatives sur leur situation personnelle, car elles envoient la moitié de leur salaire, limitant ainsi leurs possibilités d’investir dans des projets et de cotiser notamment pour la retraite. La prédisposition culturelle philippine à être des « filles dévouées » exerce une pression sur certaines femmes pour qu’elles envoient des remises à leur famille, même dans des conditions de travail difficiles à l’étranger[33]Ang, A. P., Opiniano, J., Franco, J. E., & Sescon, J. (2015). Gender, Migration and Development in the Philippines. ResearchGate. https://www.researchgate.net/publication/De plus, les femmes travailleuses migrantes et leur famille font face à des obstacles structurels pour investir dans des terres agricoles, notamment l’accès au marché et l’absence de plans gouvernementaux locaux favorables à un cadre de migration et de développement. Les rémittences et les investissements ont également le potentiel d’accroître les inégalités régionales, à moins qu’ils ne parviennent à générer des emplois pour les femmes locales[34]Ang, A. P., Opiniano, J., Franco, J. E., & Sescon, J. (2015). Gender, Migration and Development in the Philippines. ResearchGate. https://www.researchgate.net/publication/De fait, les rémittences entraînent une concentration des ressources financières chez les familles bénéficiaires, creusant les inégalités entre les foyers. 

 

En termes de contributions sociopolitiques, elles participent à diffuser de nouvelles formes de politisation en faveur du pays d’origine.  Par exemple, à Hong Kong, où les syndicats sont autorisés, l’activisme et le leadership des travailleur·ses migrant·es philippin·es ont été largement documentés. Leurs expériences et connaissances en matière de syndicalisme et de plaidoyer pour les migrant·es ont également été transférées aux Philippines. Le Samahan at Ugnayan ng mga Manggagawang Pantahanan sa Pilipinas (SUMAPI), créé par des travailleur·ses domestiques de Hong Kong à leur retour aux Philippines, a collaboré avec des organisations de développement international et des groupes de la société civile locale pour promouvoir la ratification par les Philippines de la Convention de l’Organisation Internationale du Travail sur le travail domestique. Cette Convention finit par être ratifiée en 2012 et s’incarne dans la loi nationale correspondante, la loi Kasambahay,  promulguée le 18 janvier 2013[35]Ang, A. P., Opiniano, J., Franco, J. E., & Sescon, J. (2015). Gender, Migration and Development in the Philippines. ResearchGate. https://www.researchgate.net/publication/.

 

L’essor et le poids croissant des travailleuses migrantes domestiques philippines pour le renforcement de leurs droits

 

L’évolution des droits des travailleuses migrantes philippines a été marquée par une corrélation entre leur engagement croissant dans des emplois à l’étranger et l’augmentation concomitante des cas de violence physique et sexuelle, de sous-paiement, ainsi que de violations contractuelles et d’autres atteintes perpétrées par des employeurs étrangers, particulièrement dans les pays du Golfe et les pays asiatiques voisins des Philippines, à l’encontre des travailleuses domestiques philippines. Face à la part croissante de travailleuses migrantes philippines et des injustices subies et visibles à l’échelle internationale, le gouvernement philippin n’a pas d’autres choix que d’établir de nouvelles législations. En réponse, il a instauré le « Republic Act (RA) 8042: The Migrant Workers and Overseas Filipino Act of 1995 », également connu sous le nom de « Magna Carta for OFWs ». Cette législation a été saluée comme une initiative novatrice dans la politique philippine en matière d’emploi à l’étranger[36]Ogaya, C. (2020). The rights movement for domestic workers in the Philippines. Revue internationale des études du développement, N°242(2), 169. https://doi.org/10.3917/ried.242.0169 . Cette législation assure la protection des droits fondamentaux des travailleur·ses tels que le salaire minimum, des conditions de travail décentes et la prévention de toute forme de maltraitance. Elle encadre les agences de recrutement et offre une assistance consulaire et diplomatique en cas d’urgence. La Republic Act No. 8042 instaure des fonds de garantie de prêt pour les travailleur·ses migrant·es dans le but de prévenir leur exploitation par des recruteurs, assurant une couverture de garantie pour les prêts d’aide au départ et de soutien familial, même en l’absence ou avec des garanties insuffisantes[37]Ph, L. R. (2023, 11 octobre). R.A. 8042 : Migrant Workers and Overseas Filipinos Act of 1995 & # x2d ; Law Library & # x2d ; Legal Resource PH. Law Library – Legal Resource … Continue reading.

 

D’autre part, afin de répondre aux demandes du marché mondial tout en garantissant les droits des travailleuses migrantes, se met en place une politique de « standardisation des compétences[38]Ogaya, C. (2020). The rights movement for domestic workers in the Philippines. Revue internationale des études du développement, N°242(2), 169. https://doi.org/10.3917/ried.242.0169  », instaurée en décembre 2006. Les nouveaux travailleurs domestiques migrants doivent obtenir un certificat national de Household Service NC (National Certificate) II. Par ailleurs, le gouvernement philippin s’engage dans le respect des droits humains en fixant un âge minimum de 23 ans et un salaire mensuel minimum de 400 dollars américains pour ces travailleur·ses.

 

Enfin, dans cette perspective, le gouvernement philippin a établi des dispositifs institutionnels visant à encadrer et à protéger les travailleuses domestiques migrantes supervisés par les différents ministères. Par exemple, le ministère de la Justice (DOJ) est chargé de la poursuite des affaires de violation du travail. Il préside notamment le Conseil interagences contre la traite des personnes. Au sein du DOJ, le Bureau national d’enquête (NBI) dispose de deux bureaux qui ont traité des affaires liées à la situation des travailleurs domestiques. La Division de la violence contre les femmes et les enfants enquête sur les cas de violence contre les femmes et les enfants, y compris les cas isolés de violence physique, de harcèlement et d’abus sexuels envers les aides-domestiques adultes et enfants. La Division de la lutte contre la traite des personnes est chargée d’enquêter sur les cas de trafics des personnes[39]Sayres, N. J. & International Labour Organization. (s. d.). AN ANALYSIS OF THE SITUATION OF FILIPINO DOMESTIC … Continue reading.

 

Le Département du Développement social et du Bien-être (DSWD) constitue un autre exemple offrant un soutien direct aux victimes de violences physiques et sexuelles, de traite et de travail des enfants par le biais de services résidentiels incluant des sessions de conseil et de thérapie. Le DSWD national supervise environ 65 refuges de protection à l’échelle nationale. Certains de ces refuges sont réservés aux enfants, tandis que d’autres incluent des « femmes en situations particulièrement difficiles[40] ». Les bureaux du Développement social et du Bien-être dans les unités gouvernementales locales offrent également une garde protectrice, une réhabilitation et une formation aux femmes et enfants dans les centres locaux. Le DSWD co-préside également le Conseil interagences contre la traite des personnes[40]Sayres, N. J. & International Labour Organization. (s. d.). AN ANALYSIS OF THE SITUATION OF FILIPINO DOMESTIC … Continue reading.

 

Repenser les opportunités pour les femmes philippines 

 

La mondialisation a ouvert la porte à de nouvelles opportunités économiques avec ses inconvénients. Le gouvernement de l’archipel ainsi que les travailleuses domestiques philippines ont su saisir l’opportunité que leur offre le marché mondial pour améliorer la situation de leur famille et pour répondre aux crises structurelles que traverse le pays. Néanmoins, le risque d’être exploité, abusé, de sacrifier sa vie familiale voire sa dignité interroge sur la nature de cette opportunité économique. Les femmes continuent d’être confinées à des emplois peu qualifiés et sont souvent limitées par les stéréotypes les associant exclusivement au travail du care. Pourtant, bon nombre de ces femmes sont éduquées et possèdent des compétences linguistiques diversifiées qui devraient les rendre éligibles à des emplois plus qualifiés. Bien que la situation des travailleuses migrantes philippines montre des signes d’amélioration, le gouvernement doit aussi porter son attention sur la réalité des femmes locales moins éduquées et issues des milieux ruraux, qui occupent le même emploi, mais ne bénéficient pas des mêmes protections et avantages.

 

Les propos contenus dans cet article n’engagent que l’autrice. 

 

Pour citer cette production : Wijetunge, Mihiri (01/12/2023). Les travailleuses domestiques philippines : la main d’oeuvre invisible, fruit de la mondialisation. https://igg-geo.org/?p=16645

 

References

References
1 Les travailleuses migrantes privées de prestations sociales apprennent à épargner aux Philippines. (2019, 6 mars). ONU Femmes. https://www.unwomen.org/fr/news/stories/2019/3/feature-story-migrant-workers-lacking-work-benefits-learn-how-to-save-in-the-philippines 
2 Asis, M. M. (2018). Aperçu de la migration internationale philippine. Migrations société, N° 172(2), 13. https://doi.org/10.3917/migra.172.0015 
3, 15, 16, 17, 18 Mozère, L. (2005). Des domestiques philippines à Paris : entrepreneuses d’elles-mêmes sur le marché transnational de la domesticité. Dans Graduate Institute Publications eBooks (p. 155162). https://doi.org/10.4000/books.iheid.5730 
4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14 Debonneville, J. (2019). Mobilités, altérités et imaginaires migratoires : regards croisés sur les migrations des travailleuses domestiques philippines. Civilisations, 68, 163182. https://doi.org/10.4000/civilisations.5587 
19, 20, 21, 39, 40 Sayres, N. J. & International Labour Organization. (s. d.). AN ANALYSIS OF THE SITUATION OF FILIPINO DOMESTIC WORKERS. Dans https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—asia/—ro-bangkok/—ilo-manila/documents/publication/wcms_124895.pdf
22, 23 Mozère, L. (2002). Des domestiques philippines à Paris : un marché mondial de la domesticité ? Tiers-Monde, 43(170), 373396. https://doi.org/10.3406/tiers.2002.1599 
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